Une nichée de chiens

A quelques jours de la date anniversaire, le 20 octobre 2016, du poète Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, il semblait intéressant de montrer un angle familial.

L’éditrice, écrivain et ancienne ministre, Huguette Bouchardeau donnait en juillet 2004, un article intitulé « Tout sauf ma mère » évoquant les relations des membres de la famille Rimbaud Cuif et en particulier de la fratrie du poète Arthur Rimbaud. Est-ce volontairement qu’elle ne fit pas apparaître distinctement le fils aîné, Jean Nicolas Frédéric, né le 2 novembre 1853, précédant son cadet d’un an ? Il est vrai que les relations toutes enfantines des deux garçons pour amicales qu’elles furent dans un premier temps, Arthur n’a pas manqué de déglinguer son aîné dans sa correspondance avec « ses amis » (sa mère et sa sœur), reprochant que ce dernier s’amourache d’une jeunesse qui n’avait pas reçu l’adoubement maternelle. Ce garçon n’a pourtant pas démérité, alors que les biographes sont prompts à différencier le niveau culturel entre les deux garçons et minorant l’intelligence de Frédéric qui le premier sonna la charge de la fuite, en fuguant en 1870 et montra la voie à son cadet, Arthur. Sorti du service militaire avec le grade de sergent, il en excepta ainsi le poète. Conducteur d’omnibus, «la mother » le chassa de chez elle, n’acceptant pas son épousée. Toujours est-il qu’il faut mettre au crédit de Frédéric, la seule présence familiale lors de l’inauguration du buste d’Arthur au square de la gare à Charleville.

Nous reproduisons ci-dessous l’article Tout sauf ma mère signé Huguette Bouchardeau d’un intérêt particulier.


Tout sauf ma mère

« Cette famille est une nichée de chiens. » La formule est de Rimbaud lui-même, dans les « délires » d’Une saison en enfer. Il ne faut jamais traduire les élans poétiques en bons d’échange biographiques. Pourtant…
Le père, militaire, tient garnison loin de Charleville, où il a cantonné sa femme, Vitalie, et ses enfants, sitôt ceux-ci pondus. Sept années de vie commune. Six ans seulement si l’on en excepte la campagne de Crimée, le temps que Vitalie donne le jour à cinq enfants : deux garçons, Frédéric et Arthur, deux filles, Vitalie et Isabelle, et une autre petite fille, qui ne vivra que trois mois. La famille est au complet et le père disparaît à jamais du logis familial, en 1860, quand vient de naître Isabelle. Arthur a 6 ans.
Au moins la mère sera-t-elle là pour réchauffer la nichée. Y pensez-vous ? Vitalie Cuif, épouse veuve d’un mari mort vivant, réchauffer quelque chose ou quelqu’un ? Arthur rêve d’une chaleur charnelle : « Le rêve maternel c’est le tiède tapis/ C’est le nid cotonneux… » Mais les orphelins du poème ne trouveront à leur réveil pour tout cadeau que des décorations mortuaires : « Des petits cadres noirs, des couronnes de verre/ Ayant trois mots gravés en or :  »A notre mère ». » Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ?
Père absent, mère dure, frère aîné insignifiant et les deux sœurs toutes confites en religion : elles admirent et redoutent à la fois le grand frère si doué, si fou, sûrement promis non à ces enfers où il dit plonger et dont elles ne savent rien, mais à l’enfer de leur catéchisme, celui qui menace le pécheur. Il se plaît à le proclamer : « Je sens le roussi, c’est certain. »
Quel père ? Comment Frédéric Rimbaud en vint il à choisir la non-reconnaissance de ses cinq rejetons ardennais ? Vitalie Cuif était-elle si invivable ? Avait-il voulu la profession des armées pour être délivré des obligations maritales et parentales ? Sans doute ce militaire-là fut-il éloigné, au hasard des affectations, de Charleville – le pays de son épouse – où il avait logé femme et enfants : en temps de paix, il tint garnison à Lyon, à Dieppe, à Strasbourg… Engagé à 18 ans au 46e de ligne, il avait participé avant son mariage, de 1842 à 1850, à la campagne d’Algérie. Après son union avec Vitalie, Frédéric, devenu capitaine, participerait aussi à la guerre de Crimée en 1855. Dès 1864, alors que le capitaine Rimbaud fait valoir, à 50 ans, ses droits à la retraite, il ne paraît pas très empressé de réintégrer la province ardennaise.
Pourtant, ce militaire-là ne semble pas avoir été une bête de guerre. En Algérie, il apprend l’arabe, et la famille transmet comme un trophée aux historiens futurs une « grammaire arabe revue et corrigée entièrement de sa main » et une « traduction du Coran avec le texte arabe en regard », ainsi qu’un ouvrage sur l’éloquence militaire. Quel dégoût secret ou quelle énorme insouciance firent du père d’Arthur le « jamais-là » de la scène familiale ? Même dans ses explosions de paroles, le fils semble n’avoir jamais laissé surgir ce géniteur fantôme.
« La mother ». Moins cinglant que «la mère Rimbe » évoquée par Verlaine, ainsi parle Rimbaud de sa mère dans les lettres à ses amis. « Maman » serait attendrissant et puéril, « mère » serait trop respectueux… Prenons un mot qui claque comme un fouet, enveloppons-nous de rigidité britannique… Car «la mother» est l’homme de cette maison sans homme: voyez-la morigéner le professeur Izambard, qui a osé mettre entre les mains de son fils de 16 ans Les Misérables, de Victor Hugo; souvenez-vous de ce premier quatrain des Poètes de sept ans: «Et la Mère, fermant le livre du devoir/ S’en allait satisfaite et très fière, sans voir/ Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences/ L’âme de son enfant livrée aux répugnances»; lisez surtout les lettres de Mme Rimbaud à Isabelle: «Continuez, ma fille, vous vous montrez la vraie fille de votre mère et la vraie descendante de tous vos honorables ancêtres. […] S’il est bon de faire l’aumône, la sagesse nous dit qu’il ne faut donner qu’une partie de son superflu. » Quand elle envoie des colis à sa fille -Veillées des chaumières et victuailles associées – elle prend bien soin de souligner tout le mal qu’elle a eu pour réunir ces cadeaux-là. Une femme méfiante : « Aussitôt que vous aurez touché cet argent, vous aurez soin de m’écrire. Depuis qu’il n’y a plus de religion, il n’y a plus d’honnêteté. » Et de gémir sur la République laïque : « C’est sans doute pour récompenser les francs-maçons qu’on nous oblige à leur donner 15 000 francs par an, après qu’ils ont volé toutes nos propriétés religieuses. »
Pas drôle, la mother ! Mais faut-il toujours se moquer de ce genre de femmes ? Comment ne pas se blinder face à l’abandon ? Et Mme Rimbaud a laissé percer quelquefois un peu d’humanité. Ainsi dans cette lettre envoyée à Verlaine lorsqu’elle apprend sa tentative de suicide : bien sûr, elle ne peut s’empêcher de lui faire la morale, mais elle montre une compréhension discrète, à laquelle on ne s’attendait pas, à l’égard de la liaison du poète avec son fils. Ainsi, beaucoup plus tard, quand elle raconte avec émotion à Isabelle une sorte d’hallucination, un jour où elle voit arriver près d’elle, durant un office religieux, un jeune homme claudiquant sur ses béquilles et dans lequel elle croit reconnaître son fils, mort depuis huit ans… Quelques signes rares de tendresse trop bridée chez une femme murée dans la carapace des convenances.
Sœurs terribles et douces. Par ordre d’âge, Vitalie, Isabelle. Isabelle, Vitalie, par ordre d’importance dans l’univers du poète Rimbaud. Car Isabelle (« Je pense toujours à Isabelle ; c’est à elle que j’écris chaque fois », écrit-il à sa mère) sera celle qui accompagnera Arthur dans ses derniers jours, à Marseille, alors qu’il souffre les pires douleurs. Plus tard, l’inénarrable Pierre Dufour – aspirant critique littéraire sous le nom de Paterne Berrichon – deviendra le mari d’Isabelle, sans doute pour mieux capter l’héritage littéraire de son défunt beau-frère. Ce mariage fut donc à l’une des origines des multiples avatars dans la transmission tronquée, aseptisée, camouflée ou… gonflée de l’œuvre.
Pourtant, dans les documents conservés autour du génie de la famille, c’est bien Vitalie qui apparaît d’abord : elle accompagne sa mère à Londres pour rendre visite à Arthur en juillet 1874, et Vitalie est persuadée qu’elles vont toutes deux aider ce fils et frère génial, incompréhensible et instable, à trouver quelque situation bourgeoise. Quand on sait qu’elle signe certaines de ses lettres « Vitalie, enfant de Marie », on peut imaginer quel effet elle produisait sur l’homme d’Une saison en enfer.
Isabelle sera prise dans le même désir de bienveillance sanctifiante, et une grande joie lui est donnée quand son frère accepte les derniers sacrements. Bien sûr, il délire ! Mais « Dieu soit mille fois béni ! […] Ce n’est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c’est juste un saint, un martyr, un élu. »
Sœurs si tendres, si attentives, et si persuadées qu’elles sont les messagers du Seigneur auprès d’un frère en perdition. Des anges voguant à contre-sens. Peut-on s’aimer et s’ignorer autant ?

L’ariette de Rimbaud

A l’automne 1875, Rimbaud formule l’idée auprès de Delahaye de se préparer au baccalauréat en candidat libre. Suit une période que ses amis contemporains, Delahaye, Nouveau et Verlaine désignent sous le nom de philomathie tant Arthur se prête à l’étude des sciences, à l’apprentissage de l’algèbre, de la géométrie, des langues étrangères dont le russe, l’allemand…Durant cette quête de savoir, il prend aussi des leçons de piano auprès de Louis Létrange, employé de Monsieur Lefèvre, un négociant en clouterie et propriétaire du 31 rue St Barthélémy (aujourd’hui rue du Baron Quinart), la nouvelle adresse de Vitalie Rimbaud dans ses pérégrinations à Charlepompe. Louis Létrange dirige la Société chorale et aide le Maître de Chapelle de Notre Dame, en outre il donne des leçons d’orgue et de piano. Arthur se rend ainsi chez lui pour s’exercer à l’exécution de pièces selon une méthode mise au point par Mademoiselle Carpentier, dite de force moyenne. Louis Létrange témoigne de l’assiduité temporaire de son élève qui travaille avec détermination : « Il travaillait sérieusement, s’essayant même à improviser, non sans quelque bizarrerie ». Les bizarreries n’ont pas donné lieu à des explications, et donc on ignore ce qu’elles peuvent signifier. Toujours est-il que Rimbaud loue un piano sans l’autorisation de sa daromphe ; hissé non sans quelques difficultés pour l’installer au premier étage et rappelle pour certains : « Madame*** établit un piano dans les Alpes » (Après le Déluge, Illuminations). Nous en restons quant à nous à l’exégèse d’Antoine Fongaro d’autant que cette prose est antérieure à cette anecdote. Fongaro rappelle que Rimbaud avait lu Madame Bovary de Flaubert et qu’il s’agit bien d’Emma et redit ce passage : « J’ai un cousin qui a voyagé en Suisses l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à mille pieds sous vous, des vallées entières quand les nuages s’entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la prière, à l’extase ! Aussi je ne m’étonne plus de ce musicien célèbre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d’aller jouer du piano devant quelque site imposant. » (Antoine Fongaro, De la lettre à l’esprit, Pour lire Illuminations, Honoré Champion éditeur, Paris). Bien sûr que le piano, instrument sédentaire, est à l’encontre du poète voyageur qui alors dû être de ces Assis… « Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, / Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour, / S’écoutent clapoter des barcarolles tristes ». L’hiver 1876, les leçons cessent. Fut-ce là un caprice ?

 

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Caricature de Verlaine, Rimbaud au piano

Cependant les nouvelles vont vite et Delamorue, entendons Delahaye, s’empresse de fournir l’information à Verlhuppe, Verlaine, dans leur langage potachique d’alors. En retour de missive, Verlaine lui adresse une lettre et y annexe une caricature vacharde d’Arthur au piano, titrant « La musique adoucit les mœurs », l’oestre frappant le clavier, suant et pestant dans une bulle « Des chameaux, ces doubles croches, et va donc… » alors que l’on voit sa mère au 1er étage et le proprio au rez-de-chaussée se prenant la tête aux sons disharmonieux !

La musique pour Rimbaud n’est-elle qu’une passade ? Verlaine a bien entendu échangé avec lui sur le sujet durant la période qui les réunit de 1871 à 1873 ; il lui a présenté des artistes, des musiciens, des poètes. Ensemble, ils ont assisté à des pièces de théâtre, à des opérettes à Paris, à Londres. Et leur escapade en juillet 1872, en Belgique puis en Angleterre, donne lieu à des écrits comme par exemple les Ariettes oubliées (Romances sans paroles) qui sont une référence en matière musicale et dont la IIIe porte en épigraphe « Il pleut sur la ville. (Arthur Rimbaud) ».

Hormis cet apprentissage auprès de Louis Létrange, Rimbaud fut-il un musicien ? Un mélomane ? ou bien un simple amateur ? Qui a pu participer à sa formation musicale ? Quelle place tient la musique dans son œuvre ?

L’initiation potentielle à la musique

Vitalie Rimbaud, fervente dévote, a donné à ses enfants une éducation religieuse conséquente. Dans Les poètes de sept ans, Rimbaud écrit : « Et la Mère, fermant le livre du devoir, / S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le font plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances. » et encore « Il craignait les blafards dimanches de décembre, / Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, il lisait une Bible à la tranche vert-chou ». Cette éducation était relayée par une instruction scolaire dans laquelle l’instruction religieuse avait à voir. Qu’ils fréquentassent l’Institut Rossat, dès octobre 1861 ou le collège municipal à compter de Pâques 1865, les frères Rimbaud, Frédéric et Arthur disposaient de cet enseignement religieux. On peut penser que des louanges l’accompagnaient. Ainsi Jean-Jacques Lefrère dans sa biographie consacrée à Arthur Rimbaud, relève dans un bulletin d’anciens élèves : « M. Rossat n’était cependant pas anticlérical, la musique des élèves avait l’habitude d’accompagner la procession du Saint-Sacrement dans les rues de la ville ». Il est vrai aussi qu’Arthur raflait les prix d’enseignement religieux. Musique, chants, il y a là une base initiatique à l’apprentissage de la musique. La fréquentation régulière de la messe, imposée par la mother, était une source de répétition de louanges, de chants dont il tire ironie dans Les Pauvres à l’église : « Vers le chœur ruisselant d’orrie et la maîtrise / Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ». En 1870, l’église et l’armée constituaient deux institutions à respecter et à la veille de la guerre contre la Prusse, il décoche des flèches aux « patrouillotistes » dans son poème A la Musique, d’un orchestre militaire paraissent les fifres, les trombones.

Bien vite deux fugues, en septembre puis octobre 1870, le mèneront à Douai chez son professeur de rhétorique, Georges Izambard où il fait la connaissance des sœurs Gindre, tantes d’Izambard. Elles sont trois à habiter au 27 rue de l’Abbaye-des-prés, Isabelle, Caroline et Henriette. Cette dernière donnait des cours de chant et enfin l’ainée Rose-Marie, 48 ans, prix de conservatoire était professeur de piano et de vocalise à l’Académie de musique de Douai. Rimbaud s’installe dans une maison où l’on aimait et pratiquait la musique Et pour parfaire le tableau musical, Izambard était l’ami d’un poète douaisien, Paul Demeny qui était le fils de Philippe-Joseph Demeny qui occupait le poste de professeur de musique au conservatoire municipal de Douai à la société philharmonique et qui connaissait bien Henriette Gindre. Un piano trônant dans la demeure, on peut penser raisonnablement que Rimbaud aurait pu y trouver là une initiation musicale, durant ses séjours où il fêta ses 16 ans. Se souvenant d’une promenade à travers champs avec Arthur et Paul Demeny, Georges Izambard se remémorait cette romance, La chanson de l’aveine que fredonnait Arthur : « Voulez-vous savoir comment, comment / On sème l’aveine ? / Mon père la semait ainsi, / Puis se reposait un petit, / Frappe du pied, puis de la main, / Un petit tour pour son voisin ! / Aveine, aveine, aveine, / Que le beau temps t’amène (bis) » et qui n’est pas sans rappeller Chanson de la plus haute tour, une poésie de 1872 avec son refrain « Ah ! Que le temps vienne / Où les cœurs s’éprennent ».

Comme prétendant à cette initiation musicale, on peut envisager Charles Bretagne, futur intermédiaire entre Arthur et Paul Verlaine, qui dans le cercle carolopolitain constitué de Deverrière, Izambard, Rimbaud…jouait de la guitare.

Invité à Paris, en septembre 1871, par Paul Verlaine chez les beaux-parents de ce dernier, Arthur fait connaissance d’Antoinette Flore Mauté de Fleurville et de son fils, Charles de Sivry, les cautions musicales de ce passage. En effet, Madame Mauté fut l’élève de Chopin et elle donna des leçons de piano à Claude Debussy quant à son fils, il était pianiste et compositeur. Les relations avec cette famille étant des plus médiocres, on n’imagine pas que l’un ou l’autre ait pu de leur attention, marqué l’apprentissage musical du jeune Arthur. Les sorties nocturnes de Paul et d’Arthur au théâtre et à l’opéra attestées renseignent sur l’intérêt musical de deux compères. Dès octobre de la même année, Arthur est hébergé au Cercle Zutique, initié par les Frères Cros et qui se tenait à l’Hôtel des Etrangers au quartier latin. Le musicien Ernest Cabaner y faisait office de tenancier. Il est des potentiels musiciens qui auraient pu donner une initiation musicale au poète. D’autant que ce dernier écrit probablement Voyelles dans l’esprit du sonnet des sept nombres de Cabaner rehaussant les couleurs.

L’Ariette oubliée

Fin février 1872, la relation Verlaine/Rimbaud apparaissant aux yeux de son épouse Mathilde, celle-ci réclame le départ de Rimbaud de Paris et mène son éloignement à « Charlestown ». Ce qui va les conduire à une correspondance de lettres dites martyriques dont le relevé concernant le mot ariette constitue une piste de recherche musicale. En effet, le 2 avril, depuis la Closerie des Lilas, Verlaine écrit à Rimbaud.

« Bon ami,

C’est charmant, l’Ariette oubliée, paroles et musique ! Je me la suis fait déchiffrer et chanter ! Merci de ce délicat envoi ! […] Et merci pour ta bonne lettre ! […] – et n’ayant jamais abandonné ton martyr, y pense, si possible, avec plus de ferveur et de joie encore, sais-tu bien, Rimbe ».

Et il ajoute en post-scriptum : « Parle-moi de Favart, en effet. »

Cette ariette constitue le matériel le plus tangible concernant la connaissance de la musique par Rimbaud, à dix-sept ans. La lettre envoyée initialement, tout comme la réponse, ne nous est pas parvenue. En effet, Mathilde Mauté découvrant ultérieurement ces missives et d’autres ainsi que des poèmes de Rimbaud dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet, les détruira.

Au dix-huitième siècle naît la querelle des Vaudevilles et des Ariettes dans l’évolution de l’opéra-comique constitué de prose parlée et de chansons existantes connues du public et dont les paroles sont adaptées à la situation dramatique de la pièce (vaudevilles). En 1750, s’y opposent les ariettes avec une musique d’inspiration italienne plus raffinée. Les ariettes représentent des interludes dans l’action de la pièce et peignent les affections de l’âme et des sentiments tendres. Le comique cède le pas aux sentiments naïfs et vertueux. La musique est originale. On donne un livret à mettre en musique et cela offre du relief au compositeur qui devient créateur au même titre que le librettiste. Ainsi, Favart sera de ceux qui suivant le goût du public fera évoluer les comédies à ariettes. Charles Simon Favart naît à Paris en 1710, est auteur de pièces de théâtre et d’opéras comiques ; son épouse, Justine Duronceray, comédienne célèbre, est connue sous le nom de Madame Favart (Pastel de Quentin la Tour). En 1746, Favart suit le Maréchal de Saxe et dirige la troupe ambulante des comédiens qui suivait l’armée. De 1746 à 1748, il dirige le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. Après le décès du Maréchal de Saxe, en 1750, il est de retour à Paris et présente des pièces au Théâtre italien et en 1757 il codirige l’Opéra-comique. Son œuvre est constituée de 150 pièces. Il meurt à Belleville en 1792. Le théâtre national de l’Opéra-comique à Paris de nos jours est aussi appelé Salle Favart.

L’ariette de Favart que reprend Verlaine dans sa missive est connue puisqu’elle lui a servi d’épigraphe dans Romances sans paroles pour Ariettes oubliées I ; ainsi, on lit : « Le vent dans la plaine / Suspend son haleine. (Favart.) suite à la fuite d’Arthur et de Paul, en Belgique puis en Angleterre.

Le livret écrit par Favart porte le titre Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour, il s’agit d’une comédie en trois actes, mêlée d’ariettes, parodiées de Bertolde à la cour et représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le mercredi 12 février 1755. L’ariette en question survient à l’acte II et à la fin de la scène VIII.

La voici textuellement :

Dans nos prairies / Toujours fleuries, / On voit sourire / Un doux zéphire : / Le vent dans la plaine / Suspend son haleine ; / Mais il s’existe / Sur les côteaux ; /Sans cesse il agite / Les orgueilleux ormeaux : / Il irrite ; / Sans cesse il agite / Les ormeaux.

Comme nos fleurs / Dans nos asiles, / On voit nos cœurs / Toujours tranquilles ; / Mais comme un feuillage / Qu’un vent ravage, / Vos cœurs sont tourmentés. / Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles / Par les amours, sont toujours caressés, / Toujours bercés, / Toujours caressés.

On notera au passage le mot « asiles » (Dans nos asiles / Nos cœurs tranquilles) repris dans Walcourt (Romances sans paroles, Paysages belges) : « Ô les charmants / Petits asiles / pour les amants !

Et voici la partition chantée. Fut-elle déchiffrée pour le compte de Verlaine par son beau-frère Charles de Sivry ou encore Cabaner ? Certainement pas par sa belle-mère, Flore Mauté, au risque de déflorer la relation naissante entre Rimbaud et Verlaine, nous ignorons le nom de la personne qui a pu lui déchiffrer et chanter cette ariette.

Partition musicale de l’ariette chantée par Ninette

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Ariette partition chantée page 1

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Ariette partition chantée page 2

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Ariette partition chantée page 3

Alors pourquoi ce choix de la part d’Arthur ? La scène VIII de l’acte II est représentative de la situation vécue par Arthur, Paul et Mathilde Mauté de Fleurville ; en effet, Ninette, jeune paysanne s’étonne qu’Emilie est l’amante du roi Astolphe (attiré par Ninette) et elle se demande pourquoi et comment ici (à la cour) on puisse partager son coeur à deux ? Et l’on conçoit les épanchements martyriques qui ont pu se manifester alors dans la correspondance. Verlaine demande de lui parler de Favart, non pas pour en connaître plus sur Favart mais davantage ce qui se dit dans sa pièce si jamais Arthur ne l’avait pas d’ailleurs déjà précisé, ce qui semble improbable. Le côté midinette de Verlaine s’extériorise dans cette demande d’autres ariettes, d’autres pièces dont la vocation est d’alimenter le feu des deux poètes.

Le propos tenu dans la pièce éclaire le choix d’Arthur et met en évidence des mots que l’on retrouvera ultérieurement.

Résumé de l’intrigue qui se joue dans Le Caprice amoureux ou Ninette à la cour

Roi de Lombardie, le prince Astolphe, parcourant ses terres tombe sous le charme de la jeune paysanne Ninette et vante sa beauté naturelle. Il s’entiche d’elle et l’invite à venir à la Cour, tout en gardant son anonymat. S’en ouvrant à son amoureux, Colas qu’elle épousera sous peu, ce dernier la met en garde assez brutalement. Profitant de cette situation, le prince met en évidence, la duplicité de Colas afin d’entériner la venue de Ninette à la Cour. Elle cède devant les arguments fastueux qu’elle souhaite découvrir sans toutefois renoncer à son amour pour Colas.

Ninette attifée, apprêtée, habillée maquillée, reste dubitative devant le côté artificiel de sa toilette dans laquelle elle se sent engoncée. Instruite des usages sur le port de la voix et de la parole, il lui est enseigné de masquer sa pensée et de se dissimuler à l’aide de l’éventail derrière lequel elle peut voir, épier, se jouer des autres, voire éconduire les gêneurs en prétextant des vapeurs. Astolphe se fait connaître d’elle et tout en lui déclarant sa flamme, il sonde son état d’esprit sur cette Cour dont elle juge le côté plaisant mais reste réservée quant aux courtisans doux comme des agneaux ici et redoutés par les paysans par ailleurs. Enfin édifiée par la princesse Emilie d’être l’amante du prince, elle s’interroge sur le partage de deux cœurs (On dispose là de la situation du ménage, Paul, Mathilde, Arthur, dans cette scène et l’ariette remise par Arthur Rimbaud à Paul Verlaine dans une lettre). La dualité du prince s’exprime envers Emilie puisque son feu n’était qu’un jeu tout en se refusant à renvoyer Ninette. Colas parvient à la Cour et rencontre, toilettée, Ninette qu’il ne reconnaît pas dissimulée derrière son éventail et sa voix contrefaite ; pour le sonder, elle ne tarde pas à l’aguicher, et lui tombe dans ses rets. Ainsi parjurée, elle se dévoile.

Dans son appartement, Ninette confie à Emilie son offense et sa vengeance alors que cette dernière s’étonne encore de sa présence. Colas, caché sous la table mais aperçu par Ninette, elle reçoit Astolphe, tout en éteignant les bougies. Dans l’obscurité, le prince lui confie son feu et son martyr et déplore sa situation avec Emilie qu’il aime. Emilie s’approche, dit ses reproches au prince et déplore la perte de son amour. Mais le prince la rassure car leurs cœurs ne peuvent être séparés et comprend que Ninette a voulu donné une leçon, stratagème compris aussi par Colas. Tout est bien qui finit bien, prince et princesse, Colas et Ninette se retrouvent respectivement amoureux. Le fait du prince n’était qu’un caprice tout comme l’était celui de Ninette de céder aux chants des sirènes.

Le remarquable dans cette pièce ?

Le choix de Rimbaud pour cette pièce avec le mot « Caprice » et particulièrement de l’ariette en fin de la scène 8 de l’acte 2 pour attirer l’attention précisément sur cette scène (qui n’a pas échappé à Verlaine), n’est pas un hasard, la situation à trois est représentative de celle qu’il vit ainsi que le contexte Campagne-Nature / Cour-Paris.

Par ailleurs, on note un certain nombre de mots que l’on retrouvera plus tard dans les poésies de l’un ou de l’autre. Par exemple :

  • Acte I, scène I, Ninette incite Colas à rêver à leur ménage (jeune ménage) « Que le fruit de tes soins sera bientôt pour moi. / En rêvant à notre ménage ». On ne peut que penser au poème Jeune ménage que Rimbaud illustrera en juin 1872.
  • Ninette chante : « Les trésors n’ont pas / Plus d’appas. / Dans ce doux asile, / D’un destin tranquille / Gaîment nous suivons le cours … ». Paul Verlaine dans son poème Walcourt de juillet 1872, (Romances sans paroles, Paysages belges) écrit : « Briques et tuiles, / ô les charmants / Petits asiles / Pour les amants ! ». 
  • Acte II, scène VIII, sont en scène Emilie, la princesse, Astolphe, le prince et Ninette. Elle n’est pas s’en rappeler le ménage à trois que sont en train de constituer Mathilde, Paul et Arthur. Cela rappelle « la princesse », « la fée carotte » et le poème Birds in the night du même recueil et daté depuis Bruxelles. Londres, septembre-octobre 72.
  • Acte III, scène IV, où sont en scène Emilie, la princesse et Ninette, la villageoise ; la première tirade de Ninette est digne de Parade (Illuminations d’Arthur Rimbaud) avec la description des courtisans et courtisanes et encore grimace enragée, « Où la gaité n’est que grimace, / Où le plaisir n’est que du bruit » mais aussi de la Saison en enfer, « S’il ne tenait qu’à moi de prendre mon essor, / Je serais bien loin, je vous jure. / Quel pays ! quel chaos ! oh ! le bon sens murmure… » et encore le mot parade dans la tirade d’Emilie « Vous qui de l’honneur / A tout propos faites parade, / Vous osez… » Saison en enfer : « Bah ! faisons toutes les grimaces imaginables »
  • Acte III, scène VII, Alstophe dit son martyre à Ninette « Vous me le demandez ? Ninette, je soupire : / C’est vous dire où tendent mes vœux. / Vous vous plaisez à causer mon martyre » ; Martyr que l’on retrouve dans le vocable de la lettre de Verlaine à Rimbaud sous la forme de « lettres martyriques »

Où Arthur pouvait-il se procurer des partitions, des pièces ? Les sources hypothétiques sont diverses, à l’opéra théâtre de Charleville, à la bibliothèque, dans une librairie, dans une revue à disposition chez sa mère, ou encore chez un musicien ! De toute évidence la remise de la partition comme de la pièce, prouve son intérêt pour la musique, sa connaissance du solfège et le déchiffrement d’une partition. Le travail poétique de cette période démontera cette motivation puisque des poèmes prennent l’allure de chanson comme Chanson de la plus haute tour et d’autres pièces où reviennent des refrains. Quant à Verlaine, on n’ignore pas les collaborations musicales qu’il voulut mettre en œuvre avec Charles de Sivry ou encore Vaucochard et fils 1er ou aussi Chanson d’Automne.

D’autres témoignages musicaux

Durant le premier trimestre de 1875, Arthur réside à Stuttgart et échange épistolairement avec Ernest Delahaye dans lequel apparaît à plusieurs reprises le nom de Wagner. Il est vrai que du 25 février au 5 mars de cette même année avait lieu la « Wagnerwoche » (semaine Wagner). On lit ainsi : « Je n’ai plus qu’une semaine de Wagner et je regrette cette [sic] argent payant de la haine, tout ce temps foutu à rien. […] Tout est assez inférieur ici – j’excèpe un : Riessling [sic]… » Le tout est illuminé de graffitis donnant une idée de la vie dans le Württemberg avec cette légende en allemand : « Wagner verdamnt in Ewigkeit ! » (Wagner damné pour l’éternité). Qu’est-ce à dire ? Il est vrai que sa musique pouvait être contestée ainsi cet article « Nietzche contre Wagner : les raisons d’une rupture. https://docs.school/philosophie-et-litterature/culture-generale-et-philosophie/dissertation/nietzsche-wagner-raisons-rupture-108241.html

Et il faut rappeler l’article « Rimbaud musicien » de Jean-Louis Backes (in Romantisme, 1982, n°36. Traditions et novations. pp.51-64) qui a perçu dans les Illuminations et particulièrement dans Soir historique dont il élabore l’exégèse à l’appui de Wagner, la présence musicale. http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1982_num_12_36_4604

Pour rejoindre la rue Saint Barthélémy, fort de sa connaissance de l’allemand, Arthur donnait des leçons de cette langue, au fils du propriétaire, Charles Lefèvre qui témoignait avoir vu Arthur tapoter sur la table tout en déchiffrant une partition musicale.

Enfin, Ernest Delahaye, en ce début 1876, arpentait avec Arthur, lors de ses congés d’enseignant à Rethel, la campagne ardennaise ; il se souvient que les deux amis entonnaient en chœur le couplet Les Cent vierges de Charles Lecocq (Paris 1832 + 1918), opéra-bouffe en trois actes de 1873.

Partition titrée Les Cent Vierges, vertigineux et exponentiel comme dans les poèmes de Rimbaud et ça confirme sa connaissance réelle de la musique.

La musique dans l’œuvre

Comme exposé dans l’article « Rimbaud et la couleur », la PNL, programmation neuro-linguistique donne le prédicat concernant le sens qui semble le plus développé chez une personne, le visuel est apparu l’essentiel, cependant les lignes ne sont pas aussi claires et parfois c’est un mélange de plusieurs sens. Concernant Rimbaud le prédicat relatif à la sonorité semble être le second sens le plus important. Ce sont les mots de vocabulaire et les expressions qui permettent ce classement. Aussi, ont été inventoriés les instruments de musique qui apparaissent dans le corpus, les termes musicaux et les autres sonorités. On les retrouvera dans le tableau ci-dessous.

tableaau recensement musical

De ce tableau, ont été extraits les instruments de musique présents dans l’œuvre et leur fréquence d’apparition selon les 3 moments forts de son travail de poète et le lexique faisant usage de termes proprement musicaux.

Les instruments de musique dans l’œuvre de Rimbaud

Pour composer ses poèmes ou ses proses, Rimbaud a recours à dix-huit instruments classés selon ce principe et cette présence

  • Instruments à cordes :
  • 1- Lyre 6
  • 2- Cithare 10
  • 3- Luth 1
  • 4- Guitare 1
  • 5- Piano 1
  • 6- Clavecin 1
  • -Instruments à vent
  • 1- Orgue 3
  • 2-Clairon 6
  • 3- Fifre 1
  • 4- Trombone 1
  • 5- Cor 1
  • 6-Syrinx 1
  • 7- Flûte 1
  • 8- Harmonica 1
  • -Instruments à percussion :
  • 1- Tambour 9
  • 2-Tam-Tam 1
  • 3- Cloche 1
  • -Instrument insolite
  • 1- Chœur de verres (ou glasharmonika) 1

Les poésies de 1870 à 1872 regroupent douze instruments, Une Saison en enfer est concernée par le tambour et les Illuminations font usage de huit instruments ; il est vrai qu’Un cœur sous une soutane truste quatre instruments dans un texte en prose assez long avec la Lyre, la cithare, le luth, le clairon qui sont des poncifs en matière de poésie. Le tambour et le clairon, très militaires ou mythologiques (trompette de la renommée pour le clairon) restent les instruments les plus fréquents dans le corpus, une œuvre au service de son combat qui inclut le changement dans la poésie pour changer la vie. Tout cela mérite que l’on claironne et tambourine pour se faire entendre et dans un pas de charge de quatre ans que fut la vie littéraire d’Arthur Rimbaud.

Lexique musical de Rimbaud

Andante : second mouvement d’une sonate, comme adverbe sert à indiquer un mouvement modéré

Trille : battement rapide et ininterrompu sur deux note voisines

Cavatine : pièce assez courte, plus brève que l’air, dans un opéra

Hosanna : acclamation religieuse utilisée dans les cérémonies, les processions. Hymne catholique chanté le jour des Rameaux

Hallali : cri de chasse qui annonce que la bête poursuivie est aux abois. Ce cri lui-même ou la sonnerie du cor qui le remplace

Romance : musique sur laquelle une telle pièce est chantée. Pièce poétique simple, assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant

Soupir : silence correspondant à une noire, en musique ; signe indiquant ce silence

Barcarolles : pièce de musique vocale ou instrumentale sur un rythme berceur en trois temps. Chanson des gondoliers vénitiens

Eleison : invocation religieuse, kyrie eleison = seigneur, prends pitié

Cantique : chant d’action de grâce consacré à la gloire de Dieu ; chant religieux

Concert spirituel : concert de chants sacrés, musique et instrumental

Houri : femme qui a le blanc et le noir des yeux très tranchés

Hymne : chant, poème à la gloire de…cantique, psaume. Chant solennel en l’honneur de la patrie

Opéra : poème, ouvrage dramatique mis en musique, dépourvu de dialogue parlé

Rythme : caractère, élément harmonique essentiel qui distingue formellement la poésie de la prose et qui se fonde sur le retour imposé… mouvement général de la phrase.

Fanfare : air dans le mode majeur et d’un mouvement vif et rythmé, généralement exécuté par des trompettes, des cuivres. Orchestre de cuivres auxquels peut être adjoints des instruments de percussion. L’ensemble des musiciens de l’orchestre.

Accords : concert, fraternité, harmonie, union…association de plusieurs sons simultanés

Orphéon : école, société de chant choral ; fanfare

Bandes de musique : band en anglais, groupe musical

Harmonie : combinaison de sons perçus simultanément d’une manière agréable à l’oreille.

Opéra-comique : drame lyrique sans récitatif, composé d’airs chantés avec accompagnement orchestral, alternant parfois avec des dialogues parlés. (Compositeur et librettiste)

Chorale : société musicale qui exécute des œuvres vocales, des chœurs

Chœur : réunions de chanteurs

Etude : composition musicale écrite pour servir à exercer l’habileté de l’exécutant

Adagio : indication de mouvement lent, pièce musicale à exécuter dans ce tempo

Ritournelle : court motif instrumental répété avant chaque couplet d’une chanson, chaque reprise d’une danse ; air à couplets répétés ; refrain

Tarentelle : danse du sud de l’Italie sur un air au rythme très rapide

Chromatisme : caractère de ce qui est chromatique et qui procède par demi-tons consécutifs, formé par deux notes qui portent le même nom, mais dont l’une est altérée

Mélodie : succession de sons ordonnés de façon à constituer une forme, une structure perceptible et agréable. Composition musicale formée d’une suite de phrases ayant ce caractère. Air ou aria

Frou-frou : bruit léger produit par le frôlement ou le froissement d’une étoffe soyeuse

Jam-jam : pour la chanson, il était un petit navire qui n’avait jam, jam, jamais navigué…

Kiosque : abri circulaire destiné à recevoir les musiciens d’un concert public en plein air

Conque : coquille en spirale dont les tritons se servaient comme trompe (mythologie)

Wasserfall : mot allemand signifiant chute d’eau, cascade

Ce vocabulaire associé aux termesmusicaux et expressions musicales du tableau montre une richesse lexicale et l’abondance de termes confirme une connaissance musicale fort importante qui donne à son œuvre le côté sonore qui par ailleurs existe aussi à travers les assonances et les allitérations respectivement pour les sons et le rythme.

Enfin, on dispose d’un dessin d’Isabelle représentant son frère en train de jouer de la cithare. Nul ne peut mettre une date probante sur ce dessin mais force est de constater que c’est bien avec un instrument de musique qu’elle a cherché à mettre Arthur en valeur. Arthur s’il n’était pas un mélomane était néanmoins un amateur averti en matière de musique.

 

Tour de France

sculpture de Monique Mol - Jean et Christophe

« Jean et Christophe », sculpture de Monique Mol, ici à Sarrebourg, été 2016, nous rappelle « André et Julien »

Nos pas nous conduisent jusqu’à aux confins de la Moselle, à Phalsbourg, ville fondée en 1570 par le comte palatin Georges-Jean de Veldenz. Citadelle sous Vauban dont les deux portes, celle d’Allemagne et de France ouvrent respectivement à l’est et à l’ouest, Phalsbourg constitue un lieu chargé d’histoires.

 L’Eclatante Victoire de Sarrebrück d’Arthur Rimbaud parodie l’escarmouche dont Badinguet se targuait alors. On connaît la suite : le rouleau compresseur prussien envahit la France et gagne toutes les batailles, Sedan puis Metz. Toutes les places fortes sont assiégées, Phalsbourg vivait là son troisième siège au cours du XIXe siècle et puis ce fut le rattachement de l’Alsace et de la Moselle à l’Etat allemand. L’histoire de cette ville laisse des personnages célèbres comme Lobau, maréchal de France et pour la littérature, le natif du lieu Emile Erckmann, fameux duettiste avec Alexandre Chatrian dont L’Ami Fritz reste le marqueur.

Cependant deux enfants, André et Julien, quatorze et sept ans, quittent clandestinement Phalsbourg par la Porte de France, « par un épais brouillard du mois de septembre ». L’odyssée des deux frères les mène à travers la France. C’est là le roman écrit par G.Bruno, pseudonyme d’Augustine Fouillée : Le Tour de la France par deux enfants qui dit son attachement à son pays la France en cette période d’annexion. Le livre, paru à huit millions et quatre cent mille exemplaires, permit aux instituteurs de la IIIe République d’enseigner aux écoliers l’histoire, la géographie, les leçons de choses et la morale.

A l’heure de l’encombrement des dogmes pédagogiques et des idées floues, ne serait-il pas judicieux de faire revivre ce roman auprès de nos chères têtes blondes, brunes et rousses ? Qu’en pensent nos précepteurs ?

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Le Dormeur du Val et Die Trompete von Gravelotte

Une bataille aux conséquences multiples :« Ça tombe comme à Gravelotte » : c’est un euphémisme que ce dicton populaire pour illustrer ce que fut le 18 août 1870, la bataille de Gravelotte (ou bataille de Saint-Privat) : un déluge de fer, de feu et de sang versé. Les armées françaises, commandées par le maréchal François, Achille Bazaine et les troupes prussiennes, dirigées par le maréchal Helmuth von Moltke vont s’affronter sur le plateau à quelques encablures de Metz. Pour la France, 112 800 hommes constituent 183 bataillons d’infanterie, 104 escadrons de cavalerie et disposent de 520 canons. Côté prussien, ce sont 188 332 hommes formés de 210 bataillons d’infanterie, 135 escadrons de cavalerie et forts de 732 canons.

Dès 8 heures du matin, les canons Krupp de l’Armée prussienne tonnent ; plus efficaces grâce à leur chargement du fût par l’arrière, ils ont une portée plus longue.

Leur répond l’artillerie française. Les Chassepot français font merveille et disséminent l’infanterie ennemie. Mais ce sont les charges des uhlans contre les hussards qui donnent la dimension de la violence, sabrant à tour de bras. La conquête des villages et des fermes, points stratégiques, donnent lieu à des corps à corps sanglants. Au soir de la bataille, vers 22 heures, on dénombre les victimes : 12 599 côté français et 19 260 côté prussien. La décision pour le gain de la bataille n’est pas faite, cependant l’accès à la route de Verdun est coupé. C’est alors que Bazaine décide de regrouper l’Armée du Rhin dans Metz. Trop contents, les Prussiens encerclent de toutes parts Metz à compter du 20 août.

Napoléon III, avec Patrice Mac-Mahon, à la tête de l’Armée de Châlons, veut se porter au secours de Bazaine mais il est arrêté par les Prussiens à Sedan. Le 1er septembre, ces derniers prennent Bazeilles, coupent la route de Stenay et encerclent l’armée française. L’empereur capitule le 2 septembre. Il est exilé en Angleterre. Jubilatoire, le chancelier Otto von Bismarck gagne son pari engagé dans la dépêche d’Ems, source de l’indignation française qui entraîna la France dans ce conflit.

La Troisième République est proclamée le 4 septembre avec, à sa tête, Adolphe Thiers. Le 27 octobre, Bazaine ouvre les portes à l’ennemi et livre Metz sans avoir combattu. Cette guerre se solde par l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine à l’état allemand, celui-ci célébré à Versailles, en janvier 1871, et le versement d’une indemnité de 5 milliards de francs or, confirmé par le traité de Francfort le 10 mai 1871.

Un musée du souvenir

Aujourd’hui, le promeneur attentif découvrira l’affligeant théâtre des opérations délimité par Gravelotte, Rezonville, Mars-la-Tour, Sainte-Marie-aux-Chênes, Saint-Privat. Actuellement, encore, de nombreuses tombes, monuments, ossuaires en hommage aux morts témoignent de cet épisode cruel mais peu glorieux pour Badinguet, concernant son choix désastreux.

Le Kaiser Guillaume 1er, en souvenir du sacrifice de ses troupes, nomma ce lieu « Le tombeau de ma garde » et exigea l’annexion des champs de bataille, en échange de Belfort qui resta ainsi français. Lieu de pèlerinage, Gravelotte fut dotée d’un musée en 1875 qui subit des bombardements américains en 1944, une explosion d’obus en 1978. Fermé depuis 2000, le Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion ouvrira ses portes en 2014, sous les auspices du Conseil Général de la Moselle. Ce nouveau musée se veut un lieu de mémoire et de paix pour les générations actuelles et futures. Aussi, deux poèmes, en guise de testament, introduiront l’espace : Le Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud et Die Trompete von Gravelotte de Ferdinand Freiligrath. On notera au passage cette volonté de plaire aux deux camps alors que l’on désire réaliser une union. Cela est d’autant plus surprenant qu’Arthur Rimbaud ne s’est jamais montré enthousiaste à l’idée de cette guerre ; bien au contraire, il en a démontré l’absurdité et que Ferdinand Freiligrath, surnommé le Trompette de la Révolution, longtemps éloigné de l’Allemagne, refusera les honneurs officiels durant la fin de sa vie.

Rimbaud et la guerre de 1870

En cette année 1870, Arthur Rimbaud a 15 ans et il est en classe de rhétorique (première) au collège de Charleville. Son professeur de 22 ans, Georges Izambard l’encourage dans sa vocation poétique. Excellent élève, raflant tous les prix, il est promis à un brillant avenir dont il va prendre le contre pied. La déclaration de guerre en juillet 1870 va lui en offrir l’occasion. D’un esprit mature, c’est ici, à Charleville et à Mézières, toute proche, qu’il vit cette fameuse guerre contre la Prusse. D’abord le 17 juillet, il compose le sonnet Morts de Quatre-vingt-douze et répond ainsi à un article de Paul de Cassagnac paru le 16 juillet dans le journal bonapartiste, Le Pays, dans lequel ce dernier vante les grands anciens au profit de l’empereur. Le recours à ces martyrs pour justifier la déclaration de la guerre (le 19 juillet) indigne Rimbaud. A la suite de la parution de l’article, il remet son poème à Izambard, le lundi 18 juillet. Le 15 juillet, les parlementaires belliqueux avaient voté les crédits pour la guerre.

Dans sa lettre du 25 août à Izambard, le poète raille le patriotisme dont se sont emparés les bons bourgeois de Mézières : « C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !…Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! C’est mon principe. »

La bataille de Sarrebrück du 2 août sera pour lui l’occasion de décocher des flèches assassines raillant la piteuse escarmouche à travers sa parodie L’Éclatante Victoire de Sarrebrück vantée par une image d’Épinal qui se vend à Charleroi.

C’est à l’empereur en exil qu’il adresse sa charge satirique la plus dure dans Rages de Césars, « Car l’empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie! ».

La plupart des poèmes de cette époque, dont Le Mal, Le Forgeron, sont des saillies contre le gouvernement en place, l’empereur, la guerre ; recopiés en octobre, ils trouvent place dans le recueil de Demeny. Seul, s’affranchit de la tournure pamphlétaire, Le Dormeur du Val . Dans sa fugue qui le menait à Charleroi, Rimbaud a cherché à travailler dans le Journal de Charleroi dirigé par Xavier Bufquin des Essarts, le père de son condisciple Jules Bufquin des Essarts. Ses propos ayant choqué les oreilles sensibles lors du dîner, il ne sera pas embauché.Si la guerre constitue un des thèmes de prédilection de cette période, Napoléon III n’est pas ménagé. Il en va de même pour Otto von Bismarck que Rimbaud va fustiger d’un ton persifleur dans un « petit chef-d’oeuvre en prose » signé sous le pseudonyme de Jean Baudry. L’article paraît dans le Progrès des Ardennes, le 25 novembre sous le titre Le Rêve de Bismarck .

Tous les moyens sont bons pour dire son dédain de ce conflit et de ses partisans. Mais Rimbaud fait volte-face par le déclenchement une pétition pour la Garde Nationale de Douai, le 20 septembre et une lettre de protestation contre l’insuffisance des armes, imputable à l’imprévoyance du gouvernement déchu.

Les traces de sa causticité anti-bonapartiste se retrouvent dans l’album zutique sous Le Balai ou l’album du dessinateur Régamey, dans un dizain L’Enfant qui ramassa les Balles .

Alors que Rimbaud se trouve avec son ami Ernest Delahaye sur le passage de soldats prussiens défilant en ordre, ce dernier s’exprime « Ah ! Ces gens-là nous sont bien supérieurs ! ». Rimbaud réagit : « Ils nous sont bien inférieurs. Oui, le peuple allemand paiera cher sa victoire. Les imbéciles ! Derrière leurs aigres trompettes et leurs plats tambours, ils s’en retournent dans leur pays, manger leurs saucisses, et ils croient que c’est fini. Mais attend un peu. Les voilà maintenant militarisés à outrance, et pour longtemps, et sous des maîtres bouffis d’orgueil, qui ne les lâcheront pas. Ils vont avaler toutes les saletés de la gloire. Obligés de se maintenir, en face de l’Europe envieuse et inquiète, qui leur préparera des coups de Jarnac, ils en ont pour cinquante ans à être cravachés… Je vois d’ici l’administration de fer et de folie qui va encaserner la société allemande, la pensée allemande…Et tout cela pour être écrasés à la fin par quelque coalition…Si encore ils s’en tenaient à la ridicule satisfaction d’avoir été les plus forts ! Mais non : ils nous prennent deux provinces ; ils veulent étendre la teinte plate qui marque leur pays sur une carte !…afin d’être bien sûrs qu’on reviendra un jour leur tomber dessus !… Bismarck est plus idiot que Napoléon 1er ». (Delahaye témoin de Rimbaud, op. cit. , p.287-288). Prémonition de Rimbaud ou lucidité sur une situation à venir ? Toujours est-il que ces propos ont des relents très cocardiers. Et l’on peut s’interroger sur le nationalisme qui sévit, alors, de part et d’autres des frontières, en Europe.

Le Dormeur du Val

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud

Octobre 1870

En octobre 1870, Arthur Rimbaud inaugure la liberté libre. A travers l’Ardenne, aux drues forêts, aux monts rocheux, aux rivières bucoliques, le Petit-Poucet rêveur égraine dans la course heureuse de sa fugue qui le mène de Charlestown à Charleroi, des sonnets où jaillissent un feu d’artifice, tout au long de ses étapes : Rêvé pour l’Hiver, Le Buffet, Le Cabaret-Vert, La Maline. C’est de la nature qu’il puise son énergie et ainsi se régénère. Il en donne l’illustration dans Le Dormeur du Val dans lequel il nous dit sa confiance dans la nature qui l’accueille et le ressuscite tel un Christ.

Par un procédé de type cinématographique, sa « caméra » dévoile un plan large sur une nature exubérante où la tonalité verte se déchaîne dans une gamme chromatique déclinée par le « trou de verdure », les « herbes » (deux fois), le « cresson bleu » (variante du vert), le « lit vert ». S’y mêlent des halos de lumière, les embruns devenant par métaphore des « haillons d’argent », « la lumière pleut » et il « mousse des rayons ». L’allusion à la lumière révélant une symbolique religieuse de la mort et de l’au-delà.

Puis, la « caméra » serre le plan pour dévoiler l’identité de l’homme allongé ; il s’agit d’un soldat, d’un soldat jeune, décrit depuis sa tête nue jusqu’à ses pieds dans les glaïeuls qui nous donne le change d’un endormissement calme. Le suspense est volontairement entretenu à l’aide de signes d’apaisement : une nature accueillante, ainsi que des termes tels que « soleil », « bouche ouverte », « étendu dans l’herbe », « souriant », « tranquille ». Par antagonisme déboulent des signaux alarmants : « bouche ouverte », « pâle », « lit », « malade », « froid », jusqu’aux « glaïeuls » symbolisant le glaive et la violence, même la crucifère cresson induit la crucifixion et fait résonner « Ô million de Christs aux yeux sombres et doux » dans Morts de Quatre-vingt-douze . Pour achever le tableau, la « caméra » se porte sur la poitrine sans souffle dans la révélation brutale sur deux trous rouges qui font écho au trou de verdure et constitue l’ultime référence christique.Le sonnet développe l’argument contre la guerre, le plus fort possible pour s’y opposer. Sans réquisitoire, sans sarcasme, sans dénonciation, Arthur Rimbaud avec simplicité en montre la conséquence sans retour d’une vie prise et qui aurait pu jouir d’une nature protectrice et bienveillante. La force du poème pacifiste tient à l’absence des mots « guerre » et « mort ». Seule leur évocation nous renvoie à notre émotion finale. Arthur Rimbaud a porté au plus haut la poésie française, elle était pour lui l’espérance de changer la vie. Dans Une Saison en Enfer, il considérera ses tentatives et son échec : « Moi ! Moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! ». Il dira adieu à la littérature à l’âge de vingt ans pour chercher dans la découverte des mondes, l’être profond qu’il est.

Die Trompete von Gravelotte

Si Le Dormeur du Val délivre un message pacifique, universel, intemporel, établi grâce des moyens visuels, Ferdinand Freiligrath, âgé de soixante ans, en août 1870, donne à son poème Die Trompete von Gravelotte une dimension physique, sonore et temporelle. En 1870-1871, Freiligrath est acquis au nationalisme prussien et publie Hurra Germania inspiré de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne.

Durant sa vie, il a emprunté d’autres voies. Né à Detmold, Principauté de Lippe, le 17 juin 1810, fils d’instituteur, il quitte l’école secondaire tôt. A Amsterdam où il travaille, il apprend le français. En 1838, il commence à écrire des poèmes. Ainsi en 1844, la censure et la justice prussienne sont prises à partie dans son recueil intitulé Profession de Foi qui sera interdit, lui vaudra la gloire mais aussi l’exil. A Bruxelles, il rencontre Karl Marx. Il travaillera avec lui pour le Neue Rheinische Zeitung. Il adhère à la ligue communiste et publie en 1845 le recueil Ça ira. En 1851, en exil à Londres, il écrit de nouveaux poèmes politiques et sociaux et devient directeur de la branche londonienne de la Schweizer Generalbank. De retour à Stuttgart, en 1868, il a des nombreux admirateurs, en Allemagne ; il décède à Cannstatt, le 18 mars1876.

Die Trompete von Gravelotte

Sie haben Tod und Verdeben gespien :

Wir haben es nicht gelitten.

Zwei Kolonnen Fussvolk,zwei Batterien,

Wir haben sie niedergeritten.

Die S bel ä geschwungen, die Zäume Verhängt,

Tief die Lanzen und hoch di Fahnen,

So haben wir sie zusammengesprengt,-

Kürassiere wir und Ulanen.

Doch ein Blutritt war es, ein Todesritt ;

Wohl wichen sie unsern Hieben,

Doch von zwei Regimentern, was ritt un was stritt,

Unser zweiter Mann ist geblieben.

Die Brust durchschossen, die Stirn zerklafft,

So lagen sie bleich auf dem Rasen,

In der Kraft, in der Jugend dahingerafft,-

Nun, Trompeter, zum Sammeln geblasen !

Und er nahm di Trompet’, und er hauchte hinein ;

Da,- die mutig mit schmetterdem Grimme

Uns geführt in den herrlichen Kampf hinein,

Der Trompete versagte di Stimme.

Nur ein klanglos Wimmern, ein Shrei voll Schmerz,

Entquoll dem metallenen Munde ;

Eine Kugel hatte durchlöchert ihr Erz,-

Um die Toten klagte die wunde !

Um die Tafern, die Treuen, die Wacht am Rhein,

Um die Brüder, die heut gefallen,-

Um sie alle, es ging uns durch Mark und Bein,

Erhub sie gebrochenes Lallen.

Und nun kam die Nacht, und wir ritten hindann,

Rundum die Wachtfeuer lohten ;

Die Rosse shnoben, der Regen rann,-

Und wir dachten der Toten, der Toten !

Ferdinand Freiligrath

August 1870

La Trompette de Gravelotte

L’ennemi crachait le feu et la mort.

Nous devions nous reprendre.

Deux canons, l’infanterie en deux corps,

Nous avons pu les étendre !

Sabre au clair, casque au vent, rênes lâchées,

Hauts les drapeaux, basses les lances,

Voilà comment nous les avons hachés

Nous, cuirassiers, et les uhlans.

Charge de mort, galop foudroyant,

Certains échappaient à nos sabres.

A pied ou montés, de deux régiments

Un sur deux était mort en brave.

Le front troué, la poitrine percée,

Couchés là, au sol, dessus l’herbe,

Dans la force de leur âge arrachés !

Rassemblement ! Sonne, trompette !

Il prend la trompette et souffle dedans,

Celle, au matin, qui, sonnait la charge,

Avait mis en branle nos rangs :

Mais elle manqua son message ;

Pas un vrai son, mais un cri douloureux

Sortit strident de sa bouche :

Une balle avait percé son tube creux !

Pour les morts est ce son farouche !

Pour les braves, les fiers, la garde au Rhin,

Tombés aujourd’hui, pour nos frères,

Pour eux tous sortit ce son incertain,

Par dessus cette verte terre.

Puis ce fur, la nuit, nous partîmes de là,

Des feux autour montaient les flammes.

Les chevaux hennissaient, la pluie tomba :

Nous songions à nos morts en nos âmes.

Traduction Yves Kéler

8/11/2011

Freiligrath nous transporte au coeur du champ de la bataille de Gravelotte, délimitant ainsi le temps tout d’abord par son titre Die Trompete von Gravelotte qui situe le lieu, le moment et la bataille, le 18 août 1870 et par des situations temporelles : « celle, du matin », « tombés aujourd’hui », « puis ce fut la nuit ». La violence des combats est restituée dans un poème guerrier attisant la haine de l’ennemi. Sus à l’ennemi et pas de quartier « L’ennemi crachait le feu et la mort ». D’un ton belliqueux et rageur , on vit le massacre, la boucherie, les mots sont durs et féroces : « nous avons pu les étendre », « nous les avons hachés », « certains échappaient à nos sabres ». Freiligrath fait preuve d’un esprit compassionnel pour les morts de l’armée prussienne, ceux du camp adverse n’en méritant pas. Ainsi, il glorifie : « un sur deux était mort en brave » ( cherchez qui est un et qui est deux), « dans la force de leur âge arrachés ! », « pour les braves, les fiers, la garde au Rhin tombés aujourd’hui pour nos frères » , « nous songions à nos morts en nos âmes ».

Il reprend un peu d’humanité à propos du trompette et de « son cri strident ». En effet, la poésie offre des aspects sonores avec : « Rassemblement ! Sonne, trompette ! », « sonnant la charge », « un cri douloureux sortit strident de sa bouche », « les chevaux hennissaient ». L’épreuve humaine vécue dans la bataille mérite tous les honneurs. L’auteur et son poème ne portent pas à l’empathie et seule la fraternité dans la mort aurait pu sauver l’écrit, il n’en fut pas capable. L’ivresse nationaliste prussienne l’avait pleinement rempli et elle déborde à plein ici. Comment ne pas exacerber pour le futur la haine et la germanophobie. Seule, la 4ème strophe trouverait des échos avec Le Dormeur du Val, mais là s’arrête la comparaison.

Le fil ténu de la Paix

Depuis bientôt soixante-dix ans, nos deux pays, l’Allemagne et la France vivent dans une paix retrouvée et construite sur les décombres de trois guerres successives et grâce à la construction de l’Europe, celle des anciens parapets d’Arthur. Force est de constater que le fil ténu de la paix peut se rompre et exige une vigilance constante : l’économie actuelle est une guerre qui ne dit pas son nom.

La paix est une aspiration des peuples, une espérance qui sollicite notre attention aux tentatives expansionnistes et qui refuse la médiocrité et la trahison des politiciens.

Que le musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion de Gravelotte soit une vitrine pour pacifier les propos, témoigne des sacrifices humains et mesure le chemin parcouru pour entretenir la paix.

Quant à Rimbaud, la lecture ou la relecture de ses poèmes, peut servir aux épris de liberté pour peu qu’on sache la détecter.

 

 

Arthur et l’embêtement blanc

 

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D’Altdorf au lac de Côme

Route des vacances depuis Metz, en Lorraine, jusqu’au lac Majeur, côté italien, le passage dans le tunnel du Saint-Gothard était là pour me rappeler la magnifique lettre écrite par Arthur Rimbaud, à sa famille, depuis Gênes, le dimanche 17 novembre 1878. Ce jour-là même, son père, le capitaine Frédéric Rimbaud décédait à Dijon. Cette lettre, intéressante tant elle fourmille de précisions, d’images, révèle un style énergique, tout en mouvement, montre l’acuité de son regard et dispose d’un savant dosage d’humour, alors qu’il a disparu de la scène littéraire depuis plus de trois ans. De plus, elle confirme son projet de rejoindre l’Afrique, l’Orient pour y trouver du travail puisque son but est d’atteindre Alexandrie en Egypte. Et tout cela avec l’assentiment de sa mère qui lui a prêté les moyens de son voyage.

Le 20 octobre 1878, jour de son anniversaire de ses 24 ans, partant de la ferme de Roche, il a pris le train à Voncq, le plus direct pour arriver à Remiremont, puis une diligence pour Bussang et son col. Une tempête de neige force les passagers à poursuivre à pied jusqu’à Wesserling, en territoire alsacien, annexé d’où il peut prendre le train qui le conduira jusqu’à Mulhouse, puis Bâle. C’est à pied qu’il se rendra jusqu’au lac des Quatre Cantons où il a pu emprunter un bateau vapeur jusqu’à Altdorf et de là commencer sa montée vers le col du Saint-Gothard qu’il décapite en Gothard. Nous avons le droit à une description des localités et du décor traversé, des métiers qu’il voit s’y exercer, tout comme le creusement du tunnel en cours depuis 1870 et qui s’achèvera en 1880. Mais le Gothard à 2108 mètres d’altitude se mérite d’autant que la montée s’effectue, en cette saison, en groupe et dans le froid et la neige. A l’abri dans le refuge, Arthur conte le casse-croûte et la promiscuité de la couche, avec un clin d’œil anticlérical qui a dû faire sursauter ses lectrices qu’il nomme ses amis que sont sa mère et sa sœur Isabelle. Le beau temps revenu, ce sera la descente jusqu’ Airolo, l’autre entrée du tunnel puis Bellinzona, porte du Tessin, pour le mener à Lugano où il prend le train, puis le lac de Côme. De là, Milan qu’il connaît déjà de sa visite en 1875, puis Gênes. Un périple de près d’un mois. Le 19 novembre, il s’embarque pour Alexandrie, après une traversée d’une dizaine de jours. Et comme promis, leur écrit courant décembre pour les informer des différentes opportunités de travail qui se présentent à lui dont celle à Chypre. C’est d’ailleurs à Larnaka qu’il est employé comme contremaître dans une carrière (entreprise Ernest Jean et Thial fils) pour gérer une équipe de carriers. En mai 1879, atteint d’une fièvre typhoïde (ou paludisme), il rentrait à Roche muni d’un certificat vantant la satisfaction de ces patrons.

                                                                           Gênes, le samedi dimanche 17 novembre 78.

Chers amis

J’arrive ce matin à Gênes, et reçois vos lettres. Un passage pour l’Egypte se paie en or, de sorte qu’il n’y a aucun bénéfice. Je pars lundi 19 à 9 heures du soir. On arrive à la fin du mois.

Quant à la façon dont je suis arrivé ici elle a été accidentée et rafraîchie de temps en temps par la saison. Sur la ligne droite des Ardennes en Suisse, voulant rejoindre, de Remiremont, la corresp [ond ance] allemande à Wesserling, il m’a fallu passer les Vosges : d’abord en diligence ; puis à pied, aucune diligence ne pouvant plus circuler dans cinquante centimètres de neige en moyenne et par une tourmente signalée. Mais l’exploit prévu était le passage du Gothard, qu’on ne passe plus en voiture à cette saison, et que je ne pouvais passer en voiture.

A Altdorf, à la pointe méridionale du lac des Quatre Cantons, qu’on a côtoyé en vapeur, commence la route du Gothard. A Amsteg à une quinzaine de kilomètres d’Altdorf, la route commence à grimper et à tourner selon le caractère alpestre. Plus de vallées, on ne fait plus que dominer des précipices, par-dessus les bornes décamétriques de la route. Avant d’arriver à Andermatt, on passe un endroit d’une horreur remarquable, dit le pont du Diable, – moins beau pourtant que la Via Mala du Splügen, que vous avez en gravure. A Göschenen, un village devenu bourg par l’affluence des ouvriers, on voit au fond de la gorge l’ouverture du fameux tunnel, les ateliers et les cantines de l’entreprise. D’ailleurs tout ce pays d’aspect si féroce est fort travaillé et travaillant. Si l’on ne voit pas de batteuses à vapeur dans la gorge, on entend un peu partout la scie et la pioche sur la hauteur invisible. Il va sans dire que l’industrie du pays se montre surtout en morceaux de bois. Il y a beaucoup de fouilles minières. Les aubergistes vous offrent des spécimens minéraux plus ou moins curieux, que le diable, dit-on, vient acheter au sommet des collines et va revendre en ville.

Puis commence la vraie montée, à Hospital (Hospental), je crois : d’abord presque une escalade, par les traverses, puis des plateaux ou simplement la route des voitures. Car il faut bien se figurer que l’on ne peut suivre tout le temps celle-ci, qui ne monte qu’en zig-zags ou terrasses fort douces, ce qui mettrait un temps infini, quand il n’y a à pic que 4900 d’élévation pour chaque face, et même moins de 4900, vu l’élévation du voisinage. On ne monte plus à pic, on suit des montées habituelles, sinon frayées. Les gens non habitués au spectacle des montagnes apprennent aussi qu’une montagne peut avoir des pics, mais qu’un pic n’est pas la montagne. Le sommet du Gothard a donc plusieurs kilomètres de superficie.

La route, qui n’a guère que six mètres de largeur, est comblée tout le long à droite par une chute de neige de près de deux mètres de hauteur, qui à chaque instant, allonge sur la route une barre d’un mètre de haut qu’il faut fendre sous une atroce tourmente de grésil. Voici ! plus une ombre dessus, dessous ni autour, quoique nous soyons entourés d’objets énormes ; plus de route, de précipices, de gorge ni de ciel : rien que du blanc à songer, à toucher, à voir, ou ne pas voir, car impossible de lever les yeux de l’embêtement blanc qu’on croit être le milieu du sentier. Impossible de lever le nez à une bise aussi carabinante, les cils et la moustache en stala[c]tites, l’oreille déchirée, le cou gonflé. Sans l’ombre qu’on est soi-même, et sans les poteaux du télégraphe, qui suivent la route supposée, on serait aussi embarrassé qu’un pierrot dans un four.

Voici à fendre plus d’un mètre de haut, sur un kilomètre de long. On ne voit plus ses genoux de longtemps. C’est échauffant. Haletants, car en une demi-heure la tourmente peut nous ensevelir sans trop d’efforts [,] on s’encourage par des cris, (on ne monte jamais tout seul, mais par bandes). Enfin voici une cantonnière : on y paie le bol d’eau salée 1,50. En route. Mais le vent s’enrage, la route se comble visiblement. Voici un convoi de traîneaux, un cheval tombé moitié enseveli. Mais la route se perd. De quel côté des poteaux est-ce ? (Il n’y a de poteaux que d’un côté.) On dévie, on plonge jusqu’aux côtes, jusque sous les bras… Une ombre pâle derrière une tranchée : c’est l’hospice du Gothard, établissement civil et hospitalier, vilaine bâtisse de sapin et pierres ; un clocheton. A la sonnette un jeune homme louche vous reçoit ; on monte dans une salle basse et malpropre où on vous régale de droit de pain et fromage, soupe et goutte. On voit les beaux gros chiens jaunes à l’histoire connue. Bientôt arrivent à moitié morts les retardataires de la montagne. Le soir on est une trentaine, qu’on distribue, après la soupe, sur des paillasses dures et sous des couvertures insuffisantes. La nuit, on entend les hôtes exhaler en cantiques sacrés leur plaisir de voler un jour de plus les gouvernements qui subventionnent leur cahute.

Au matin, après le pain-fromage-goutte, raffermis par cette hospitalité gratuite qu’on peut prolonger aussi longtemps que la tempête le permet, on sort : ce matin, au soleil, la montagne est merveilleuse : plus de vent, toute descente, par les traverses, avec des sauts, des dégringolades kilométriques, qui vous font arriver à Airolo, l’autre côté du tunnel, où la route reprend le caractère alpestre, circulaire et engorgé, mais descendant. C’est le Tessin.

La route est en neige jusqu’à plus de trente kilomètres du Gothard. A 30 K. seulement, à Giornico, la vallée s’élargit un peu. Quelques berceaux de vignes et quelques bouts de prés, qu’on fume soigneusement avec des feuilles et autres détritus de sapin qui ont dû servir de litière. Sur la route défilent chèvres, bœufs et vaches gris, cochons noirs. A Bellizona, il y a un fort marché de ces bestiaux. A Lugano, à vingt lieues du Gothard, on prend le train, et on va de l’agréable lac de Lugano à l’agréable lac de Como. Ensuite, trajet connu.

Je suis tout à vous, je vous remercie et dans une vingtaine de jours vous aurez une lettre.

                                                                                                                        Votre ami.

 

 

 

FF Twitte

ff - Vallotton

Félix Fénéon par Félix Vallotton

Aménage Illuminations dans La Vogue, Félix Fénéon déménage dans Le Matin : brèves insolites et drôles, au scalpel, avant le tweet.

  • « M.Chevreuil, de Cabourg, sauta d’un tramway en marche, se cogna contre un arbre, roula sous son tram et mourut là ».
  • « A Saint-Mihiel, A. Gaillet, ordonnance du lieutenant Morin, s’est jeté par la fenêtre sans dire pourquoi. Blessures graves ».
  • « A Saint-Amé (Vosges), le cycliste et la passante qu’il heurta tombèrent : elle, V. Tallias, expira là ; à peine Lacroix se blessa-t-il ».

Rimbaud et la couleur

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Lithographie de Fernand Léger

La couleur chez Rimbaud

L’œuvre d’Arthur Rimbaud recèle de poèmes dont l’évocation colorée ou les images multiples bondissent de page en page. Ici, c’est la couleur ou plus précisément les couleurs qui retiennent notre attention sans ignorer que parfois la couleur bien qu’absente, on lit une production où le langage pictural prend place. Par exemple, les fleurs arctiques de Barbare sont autant de concrétions givrées, des cristaux blancs, ciselés par la nature.Le poème Voyelles semble celui qui rallie les suffrages ; en effet, le moteur de recherche internet offre immédiatement cette poésie quand il s’agit de couleurs chez Rimbaud. En identifiant, les trois temps du corpus des œuvres, les poésies de 1870 à 1872, Une Saison en enfer, les Illuminations, force est de constater que la vue comme sens est primordiale tout comme la couleur et leur signification.Et pour reprendre cette même veine, dans L’Eclatante victoire de Sarrebrück, Rimbaud précise l’origine de son texte par « Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centime ». Mais encore, toujours à Charleroi, alors qu’il fugue en octobre 1870, il s’épate Au cabaret-vert devant un « plat colorié ». Plat colorié que l’on voudra bien reconnaître aussi dans les Illuminations dont Paul Verlaine précise qu’Arthur Rimbaud voulait sous-titrer « coloured plates » (gravures coloriées). Olivier Bivort écrit à ce sujet dans Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations : « Assiettes, enluminures, planches, les traducteurs ne tiennent pas compte de ce qui, dans l’esprit de Verlaine, est réellement la traduction anglaise, à savoir gravures, terme qu’il avait déjà employé dans une lettre à Charles de Sivry en 1878 ». Ce mot « gravures » dans Après le déluge, attesterait-il de son intérêt pour la peinture ? Ainsi dans Vie III, on lit : « …j’ai rencontré toutes les femmes des anciens peintres… » ou encore dans Villes I :« J’assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu’Hampton-Court».  Alors que dans Une Saison en enfer, il écrit : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes lumineuses populaires  » et il confirme son abjection pour la peinture « ancienne » comme en ont témoigné Paul Verlaine ou Jean-Louis Forain lors de leurs visites au Louvre, avec Arthur et qu’Ernest Delahaye rapporte ses propos à ce sujet : « Ces tableaux célèbres sont des débris. Si l’on compare la littérature, la peinture a une infériorité que je trouve définitive : elle ne dure pas ». Malgré tout cela, lors du XIe congrès de l’Association, dans sa communication, le 23 juillet 1959 à Grenoble, Suzanne Bernard évoque La palette de Rimbaud et voit chez lui un aspect impressionniste et symbolique et le compare à un peintre. Si Arthur Rimbaud est bien un poète, il n’est pas peintre mais bien qu’il ne soit pas peintre, il peut avoir des ressentis tout à fait légitimes et les exprimer à l’aide de son Alchimie du verbe. Car c’est bien dans les sens comme il le signifie lui-même dans ses « lettres du voyant » que nous avons à chercher et d’en faire ressortit le point le plus saillant qui le caractérise, à savoir la vue. Et la P.L.N., la Programmation Neuro Linguistique ouvre des perspectives pour mieux connaître Rimbaud, comme être humain. Puis, c’est reconnaître aussi que Rimbaud aime la modernité et y prend part, ainsi n’était-il pas de ses projets d’écrire Photographies des temps passés ou ce manuscrit est-il perdu ou détruit ? Toujours est-il qu’il a pu apprendre les rudiments de la photographie auprès de Charles Cros, inventeur du procédé de la trichromie. Et la révélation du procédé de la méthode soustractive des couleurs est mise en évidence dans le poème Voyelles car Rimbaud y déploie le rouge, le vert et le bleu ignorant le jaune. D’ailleurs David Ducoffre, sur son blog Enluminures (painted plates) restituait son analyse du poème dans nombre d’articles en octobre-novembre 2013 et avait attiré l’attention de ses lecteurs sur la différence entre la synthèse additive et la méthode soustractive. Aussi, semble-t-il raisonnable de revoir les couleurs, leur définition ainsi que leur signification par le prisme d’un spécialiste comme Michel Pastoureau (Le petit livre des couleurs, édition du Panama 2005). Suzanne Bernard rappelle dans sa communication; déjà citée, que Charles Chadwick armé de statistiques trouve le vert 31 fois dans l’ensemble de l’œuvre de Rimbaud, 57 fois le noir, suivi par le blanc, le rouge et le bleu (Chadwick, Rimbaud poète, Revue d’Histoire Littéraire de la France, avril-juin 1957). Aussi, paraissait-il valable de recenser la présence des couleurs dans la poésie de Rimbaud et de tenter un dénombrement puisque la connaissance quantitative des œuvres est aujourd’hui plus large. Enfin, alors que la communication de Suzanne Bernard offre le fort intérêt d’un brillant exposé sur l’usage de la couleur chez Rimbaud, on notera que peu d’articles sont révélés sur le sujet d’une façon générale. La critique est plutôt parcellaire et entrevoit son évocation dans le cadre d’analyses spécifiques de certains poèmes. Toutefois, il est notable de citer Joëlle Gardes Tamine qui a travaillé sur L’adjectif chez Rimbaud et donc a laissé une place aux adjectifs de couleur dans sa communication de l’Université de Provence. Tout comme Michel Brouillard, Université de Paris-Sorbonne – Paris IV, a donné Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.-C. et qu’il a paru pertinent de consulter sachant qu’Arthur fut un excellent latiniste. Ainsi, les sources posées, il semblait évident de donner à regarder de près cette symphonie de couleurs chez Arthur Rimbaud.

Le recensement et le décompte des couleurs dans la poésie d’Arthur Rimbaud

Le travail de dénombrement donne lieu de deux tableaux dont on trouvera les liens ci-dessous pour recenser et décompter les couleurs et leurs occurrences (tableau 1 et 2)

  • recensement couleurs et occurrences tab l
  • Le recensement prend appui sur 3 livres  qui présentent les œuvres avec les variantes dans un ordre chronologique connu à ce jour, on y trouvera les poèmes, les œuvres en prose, un article paru dans le progrès des Ardennes, les poèmes écrits parfois à deux mains dans les albums, comme l’album zutique, les brouillons de la Saison, Une saison en enfer et les Illuminations.
  • Arthur Rimbaud, poésies, Une saison en enfer, Illuminations, Préface de René Char, édition établie par Louis Forestier, NRF, poésie/Gallimard 2012 qui a servi pour l’essentiel du dénombrement des couleurs
  • Rimbaud, œuvres complètes, Le Livre de Poche/La Pochothèque, Pierre Brunel 2004 qui a servi pour recenser les variantes et dénombrer d’autres couleurs qui y apparaissent
  • Rimbaud, œuvres complètes, édition établie par André Guyaux, NRF/Gallimard/ La Pléiade, mai 2011.

Dans les variantes, seules sont recensées les couleurs nouvelles. Ainsi, les couleurs identiques ne sont pas décomptées deux fois. Le recensement porte sur 152 œuvres.

  • Ce tableau est l’aboutissement d’un comptage manuel tant des couleurs que des occurrences en provenance du tableau 1

Le recensement et le comptage s’est fait de façon artisanale à l’aide d’un crayon de mine en soulignant chaque couleur et chaque occurrence sur le livre de Louis Forestier. Au passage, des expressions colorées furent soulignées et mises dans un tableau 3, à voir plus loin. Les couleurs retenues sont des couleurs pures, il faudra lire le chapitre en relation avec les couleurs et leur définition. Les autres sont des occurrences définissant les couleurs voisines, disposant d’une teinte, d’une valeur voisine. D’ailleurs Suzanne Bernard avait remarqué que Rimbaud employait souvent des tons purs et peu de tonalités. Par ailleurs, Rimbaud construit des mots lorsqu’ils ne sont pas à sa disposition ; les néologismes sont nombreux dans sa production, citons pour l’exemple « bleuison ». Enfin, le poète recourt fréquemment à un discours pictural descriptif où se précise  le sens fondamental chez lui, la vue. Des expressions recensées apparaissent dans les tableaux 3 et 4 que l’on peut consulter plus en-dessous.

Pour résumer, les couleurs pures apparaissent quantitativement plusieurs fois :

  • Noir 101, blanc 67, bleu 62, vert 44, rouge 36, jaune 24, rose 22, gris 17, brun 17, violet 7 et 0range 3.

La couleur « or » a été prise en compte comme occurrence du jaune, elle survient 45 fois et dispose de 4 occurrences, c’est dire son importance dans la production de Rimbaud. Elle n’est pas qu’un substitut à la couleur jaune puisque produite davantage que la couleur jaune mais du fait de son aspect, elle s’en approche le plus. En dehors de son coloris, elle dispose d’une matière et d’une valeur attribuée à celle-ci qui la rend attrayante et chargée de sens dans la poésie dont celle de richesses diversement déclinées.

Les couleurs et leurs significations

Le bon sens populaire nous invite à associer une couleur avec une situation. La confusion nous fait devenir rouge de honte, parfois on rit jaune pour quelque chose qui ne nous fait pas rire du tout, notre colère restitue que l’on voit rouge, effrayé et nous voilà vert de peur. Nos souffrances nous vont avoir des bleus à l’âme ou encore broyer du noir, l’absence de mots et nous voilà avoir un blanc, mais bien vite, le bonheur nous fait entrevoir une vie en rose et il nous reste, sur le comptoir d’un café, à prendre un petit noir, pour entamer  énergiquement notre journée et compter ne pas devenir blanc comme un linge. Tout comme par métonymie, nous identifions les couleurs d’un pays à son drapeau. Rimbaud écrit dans Barbare : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers » pour véhiculer l’idée d’un drapeau de couleur rouge en relation avec les évènements de la Commune. Les significations sont étranges ainsi la robe de la mariée était rouge au moyen-âge tout comme pour les prostituées et depuis la religion a viré pour reprendre une couleur blanche, plus nuptiale et virginale. Le sujet de la couleur semble plus délicat qu’il n’y paraît au premier abord. Sa complexité provient de différentes variables issues de procédés différents dus aux métiers et nouvelles technologies survenues pour représenter les couleurs. Aussi, il faut renvoyer le lecteur à deux sources internet, l’un traite de la couleur et l’autre de la liste des couleurs dont le cercle chromatique de Johannes Ittem. Force est de constater que nous sommes équipés souvent désormais d’une imprimante à demeure et qu’il nous faille consommer des cartouches qui restituent les couleurs au moyen de la quadrichromie et ainsi nous achetons du cyan (bleu), du magenta (rouge), du jaune et du noir. Nous tenterons de donner un aperçu des couleurs et du vocabulaire en lien avec elles puis d’en fixer les significations qui évoluent au fil du temps.

La consultation du Petit Robert (1978) donne de la couleur la définition suivante : « Nom féminin (latin color, oris), caractère d’une lumière, de la surface d’un objet, selon l’impression visuelle particulière qu’elles produisent ; propriété que l’on attribue à la lumière, aux objets de produire une telle impression. Il convient de voir les mots coloris, nuance, teinte, ton ; chromo-, couleur claire, foncée, franche, vive. Couleur tendre, pâle, passée. Couleur changeante (moirure, reflet). D’une seule couleur, monochrome : uni, camaïeu, grisaille. De plusieurs couleurs : bariolé, bigarré, chamarré, chine, diapré, jaspé, moucheté, multicolore, panaché, polychrome. La sensation de couleur est fonction des propriétés physiques de la lumière et de sa diffusion ».

Ainsi, lumière et sensation constituent deux mots primordiaux. La lumière, pour en lire sa définition dans le même ouvrage, est « Ce par quoi les choses sont éclairées » et nous voilà bien éclairés. Pour aller plus avant, la lumière relève de l’incandescence ou de la luminescence. Pour la première, la lumière est due à la chaleur (soleil, flamme, métal en fusion, charbon ardent) et pour la seconde, il s’agit de la propriété de certains corps d’émettre des photons (diode électrique, tubes fluorescents, lucioles, écran cathodique). Alors l’interaction entre la lumière et la matière produit des couleurs selon plusieurs mécanismes. L’absorption offre des couleurs de la vie, par exemple la couleur des carottes (carotène), la diffusion qui est le rayonnement de la lumière, la réfaction qui donne sa dispersion dans la décomposition de la lumière blanche dans l’arc-en-ciel (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge), l’interférence qui conduit à l’irisation d’une bulle de savon ou de l’huile à la surface de l’eau, et la diffraction qui agit par dispersion dans toutes les directions.

Les artistes comme les teinturiers ont concouru au développement des diverses notions sur la couleur ; elles se fondent sur le mélange de pigments sur une surface blanche. Les valeurs ou la luminosité entre blanc et noir est souvent évaluée en clignant les yeux pour être au plus près de la vision nocturne. Selon le degré de vivacité, une couleur vive est distincte d’une couleur terne ou pâle. La tonalité (ou ton) indique la couleur que l’on voit. La nuance désigne les différences dans une même tonalité ainsi le bleu outremer est une nuance de bleu. Des tons sont liés à des champs chromatiques voisins, par exemple, on note des jaunes rougeâtres. Par contre, s’opposant, on ne note pas de jaune tirant sur le bleu ou de rouge tirant sur le vert.

Les couleurs primaires mêlant deux pigments donnent une troisième couleur. Les couleurs initiales s’obtiennent par mélange sont dites primaires. Les trois couleurs primaires sont le rouge, le bleu et le jaune. Par addition, ces couleurs fournissent le violet (rouge + bleu), le vert (bleu + jaune) et l’orange (rouge + jaune). Les couleurs sont dites complémentaires quand le mélange de deux pigments semble dépourvu de couleur d’un gris sombre. Le procédé soustractif dans la photographie utilise trois couleurs initiales le rouge, le bleu et le vert comme dans Voyelles.

Quant à Michel Pastoureau, il désigne six couleurs : le bleu, le rouge, le blanc, le jaune, le vert, le noir. Et cinq autres ½ couleurs qui portent le nom de fleurs ou de fruits : violet, rose, orangé, marron, gris. Ce sont ces onze couleurs qui furent retenues pour les évaluer dans l’œuvre de Rimbaud. Le marron étant brun. Le spécialiste des couleurs nous enseigne le fantasque des couleurs, leur signification peut changer au gré du temps, bien entendu les instances politiques et religieuses veillent sur cette symbolique.

Le bleu dont l’obtention se fait à l’aide de la plante pastel, du cobalt et d’oxyde de cuivre semble timoré, docile, discipliné, conformiste, consensuel. Cette couleur fut méprisée durant l’antiquité ; il n’y aurait pas de bleu dans la Bible et au moyen-âge, il est absent des couleurs liturgiques et du culte. Puis le bleu entre dans l’enjeu religieux vers le XIIe, la lumière de Dieu est bleue, la Vierge Marie porte une robe bleue, les vitraux présentent du bleu. Le bleu devient une couleur divine, d’ailleurs le Roi de France est en bleu. Les politiques ne sont pas en reste, le bleu des Républicains s’oppose au noir clérical, au blanc monarchiste et au rouge socialiste et communiste. Le drapeau européen comme celui de l’ONU est bleu. La poésie romantique, battue en brèche par Arthur, a célébré le culte de cette couleur si mélancolique. A notre époque, le jean de Lévi-Strauss, travaillant la toile indigo, donne une masse uniforme de personnes, voilà un vrai signe de conformité.

Le rouge, obtenu par l’exploitation de la plante garance ou encore depuis l’oxyde de fer ou le sulfure de mercure, s’imposait dans l’antiquité. C’est une couleur orgueilleuse, assoiffée de pouvoir et d’ambition qui souhaite se montrer et disposer du pouvoir. Cette couleur est double, à la fois fascinante mais brûlante par l’enfer tenu par Satan. On dit mauvais rouge comme on dit mauvais sang. D’ailleurs, c’est ainsi que s’exprime Arthur dans Une saison en enfer. C’est à la fois le feu, le sang, l’amour et l’enfer. Le rouge constitue la vie, l’Esprit-Saint de la Pentecôte apparait aux apôtres sous la forme de langues de feu. C’est aussi le sang versé par le Christ pour célébrer la vie à travers le don de sa mort. Le rouge représente les impuretés, la chaire souillée, le péché et donc la faute. Dans cette dualité les cardinaux et le pape, comme au XIIIe et XIVe siècle, sont habillés de rouge tout comme on représente le diable en rouge. Depuis le souverain pontife revêt un habit blanc. Le rouge est une couleur prolétarienne et révolutionnaire, mais elle indique aussi le luxe, la fête (Noël), le spectacle (les théâtres sont ornés de rouge). Cette couleur livre de l’exotisme et de la passion. Il n’empêche que cette couleur signale l’attention requise : feu rouge, carton rouge, croix rouge…

Le blanc qui est l’absence de couleur symbolise la pureté, l’innocence, la virginité, la propreté, l’unité, la sérénité, la paix. Ne brandit-on pas un drapeau blanc en demande de cessation des hostilités ? Le blanc signifie aussi la lumière divine, les anges blancs en sont les messagers.

Le vert constitue une couleur instable, celle qui bouge, change et varie mais avec des vertus apaisantes et non violentes. Dans la liturgie catholique, le vert habille les prêtres officiant durant les jours ordinaires. Le vert représente la couleur du hasard, du destin, du sort, de la chance et de la malchance, de la fortune et de l’infortune (vert comme le dollar !), de l’immaturité (fruits verts) et de la vigueur (vieillard vert). Les maléfices, démons, dragons, serpents sont représentés par des tons verdâtres. Mais le vert c’est  aussi la permissivité, c’est un symbole de liberté, de jeunesse. L’époque romantique aime le vert et la nature tout comme Arthur. Aujourd’hui le vert est porté par l’écologie, la propreté, l’hygiène. Et pour se reposer ou être tranquille, on se met au vert.

Le jaune, en occident, est une couleur peu appréciée. On lui attribue des sources de l’infamie. Le jaune signifie la honte, Judas porte une robe jaune. Il symbolise la trahison, la tromperie (au XIXe, les maris trompés sont caricaturés en costume jaune ou portant une cravate jaune), le mensonge. Il n’a pas de duplicité comme les autres couleurs mais porte un pan toujours négatif. Le jaune devient la couleur des menteurs, des tricheurs mais c’est aussi une couleur d’exclusion, d’ostracisme (port de l’étoile jaune). Il y a aussi la réputation du souffre pour des gens qui en portent le tempérament. Le jaune symbolise le mauvais état de santé, la maladie, le teint jaune. Le jaune est le concurrent défavorisé de l’ »or » qui absorbe les symboles positifs, comme le soleil, la lumière, la chaleur et par concomitance la vie, l’énergie, la joie, la puissance. Aujourd’hui le doré ne serait plus le rival du jaune mais l’orangé qui dénote la vitalité.

Le noir obtenu par l’ivoire calciné, résidus de fumée, charbon et goudron, est le signe du deuil mais aussi de l’élégance. Le noir est fortement présent dans la Bible car il est lié aux épreuves, aux deuils, aux défunts, à la mort, aux ténèbres, au péché. On l’associe à la terre, au monde souterrain, à l’enfer. Le noir est signifiant de la disposition de l’autorité : magistrat, avocat, policier, ecclésiastique. C’est un noir de respectabilité, d’humilité, de tempérance, d’austérité et d’autorité. Il signe aujourd’hui le chic et l’élégance mais le drapeau noir signifie l’anarchie tout comme le drapeau pirate noir symbolise la mort.

Enfin, parmi les 1/2 couleurs, le violet reste assez ecclésiastique, l’orangé symbolise la joie, la santé, la chaleur, le rose représente l’incarnat de la chair et est le symbole de la tendresse, de la féminité mais aussi de l’homosexualité au XXe, le brun dispose de peu d’aspects positifs, le gris exprime la tristesse et la mélancolie.

La Programmation Neuro Linguistique et Rimbaud

La PNL fut initiée durant la seconde partie du XXe siècle, ses fondateurs, Richard Bandler, John Grinder, Robert Dilts ont mené leurs travaux sur l’étude de la parole, de la gestuelle et des travaux des informaticiens sur la programmation informatique. Il s’agit d’approche de comportements des rapports humains en vue d’améliorer la communication personnelle. La PNL repose sur l’idée que nous communiquons beaucoup durant notre vie. Ce beaucoup ne signifie pas que nous communiquons bien. Il convient de maîtriser sa communication et d’apporter toute l’attention au verbal (les mots) et au non verbal (les gestes, les expressions du visage, l’intonation, le rythme de la voix…)

La terminologie précise la PNL :

  • Programmation : dès notre naissance, nous créons et développons inconsciemment des automatismes comportementaux, comme des programmes informatiques, et dans un contexte donné nous reproduisons des comportements répétitifs.
  • Neuro : notre comportement repose sur une perception et une programmation neuronale.
  • Linguistique : nous exprimons par la parole et par nos gestes, notre personnalité.

Il s’agit d’identifier chez l’autre les indicateurs du comportement, attitude, langage, éléments verbaux et non verbaux, qui sont susceptibles de révéler sa sensibilité, sa personnalité, ses sentiments, ses pensées, ses croyances, ses valeurs. Plusieurs outils aident à cette tâche : les prédicats, le vocabulaire, les comportements, les mouvements des yeux.

  • La perception sensorielle, les sens chez un individu sont développés différemment. Certains sont plus sensibles à ce qu’ils voient, d’autres à ce qu’ils entendent, d’autres à ce qu’ils touchent et enfin d’autres à ce qu’ils sentent ou gouttent. Ainsi, se manifeste cinq prédicats : visuel, auditif, kinesthésique (le touché), olfactif et gustatif. Les deux derniers sont regroupés car ils ne résultent pas d’un acquis mais correspondent à une prédisposition.
  • Le vocabulaire révèle le prédicat dominant d’une personne. Ainsi, les personnes visuelles usent plutôt de mots visuels, les auditifs donnent à entendre un registre sonore quant aux kinesthésiques, ils se réfèrent à un univers tactile.
  • Par exemple, pour un auditif : entendre, parler, dire, écouter, questionner, dialoguer, accord, désaccord, sonner, bruit, rythme mélodieux, musical, harmonieux, tonalité, discordant, symphonie, cacophonie, crier, hurler. Chaleureux, froid, tension, dur, excité, chargé, déchargé.
  • Par exemple, pour un kinesthésique : sentir, toucher, en contacts avec, connecté, relaxé, concret, pression, sensible, insensible, sensitif, tendre, solide, ferme, coincé, mou, blessé, lié.
  • Par exemple, pour un visuel : voir, regarder, montrer, perspective, clair, clarifier, lumineux, sombre, visualiser, éclairer, vague, flou, net, brumeux, une scène, horizon, flash, photographie. Les comportements et attitudes sont influencés par notre système de perception dominant.  Face à l’inactivité, il se parle, parle à d’autres, marmonne. Il aime écouter et parler. Il exprime ses émotions par la parole, le son l’intonation, il crie de joie, comme de colère.
  • Enfin pour le kinesthésique, il exprime ses sentiments et est sensible aux ambiances. Très décontracté, il a le dos rond, sa voix est grave, son rythme est lent avec des pauses. Il préfère la proximité au regard. Il apprend en expérimentant et s’impliquant. Sa respiration est profonde et ample. En matière d’étude, il bouge, marche en étudiant, dessine des plans et des schémas, écrit. En matière de lecture, il aime l’action, le mouvement, il gigote en lisant. Face à l’inactivité, il gigote, trouve une façon de bouger, s’occupe. Il joint les gestes à la parole. En matière d’émotions, il saute de joie, de colère, il manifeste ses émotions par des gestes, sa position, il aime toucher.
  • Pour l’auditif, il reconnaît les gens à la voix, il est sensible aux sons et aux mots, il est décontracté, sa voix est bien timbrée dans un rythme moyen. Il ne regarde pas son interlocuteur. Il apprend au moyen d’instructions verbales. Sa respiration est assez ample. Pour étudier, il utilise un support sonore, il lit à haut voix, accorde de l’importance au rythme et à l’accent, fredonne, récite. En matière de lecture, il aime les dialogues, fredonne en lisant.
  • Ainsi, le visuel est souvent physionomiste, il est sensible aux couleurs et aux formes, il se tient droit, un peu raide tête et épaules relevées, sa voix est aiguë, rythme rapide et saccadé, il regarde son interlocuteur, il regarde, visionne, démontre, sa respiration est superficielle et rapide. Concernant les études, il voit les mots écrits dans sa tête, des images, il dessine des schémas, il soigne la mise en page, utilise des couleurs. Il aime les descriptions, il visualise les scènes. Face à l’inactivité, il fixe, hoche la tête, trouve quelque chose à regarder. Dans sa communication, il est calme, ne parle pas beaucoup et n’aime pas écouter. Ces émotions se traduisent par de la fixité pour marquer sa colère, il rayonne pour marquer sa joie, ses émotions se lisent sur son visage.
  • Il faut relativiser les choses car les personnes combinent les trois canaux. Cependant il se dégage des caractéristiques.
  • Le mouvement des yeux : pour le visuel, il regarde vers le haut, à droite et à gauche pour l’auditif et en bas pour le kinesthésique.

La finalité de la PNL est de se connaître, de connaître l’autre et sa dominante afin d’adapter sa communication pour être synchronisé de façon harmonieuse à son interlocuteur.

Alors Rimbaud dans tout cela ! Certes, nous ne sommes pas son interlocuteur direct mais il est notre locuteur dans ce qu’il nous dit par le canal de ce qu’il écrit dans sa poésie, sa prose, sa correspondance et de ce que nous connaissons de sa biographie. Aussi, cette science semble utile pour valider le prédicat le plus visible chez Rimbaud, à travers son lexique, ses expressions et concernant son attitude connue dans sa biographie.

Dans l’avertissement de son Arthur Rimbaud, une question de présence, Jean-Luc Steinmetz écrit : « Il faut essayer de comprendre son principe ». Arthur nous le donne à lire dès ce poème Sensation dans lequel sont en alerte ses sens. Pour s’en convaincre, il l’écrit dans deux lettres des 13 et 15 mai 1871 dont les destinataires sont respectivement son professeur de rhétorique, Georges Izambard et Paul Demeny, poète, ami d’Izambard et de Rimbaud. Ecoutons Rimbaud : «j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet ». Dans cette phrase sont réunis la vue, l’ouïe, le toucher, les trois prédicats de la PNL. Et il poursuit :« Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », puis « Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs».

C’est dire que dans les poèmes, la prose de Rimbaud, on discerne bien un ensemble de sens à l’œuvre pour décrire sa pensée et son moyen d’atteindre son objectif, changer le monde et Jean-Luc Steinmetz d’écrire « sa poésie répond moins à une volonté artistique qu’à un souhait vertigineux ambitionnant de changer les mesures d’ici-bas ».

Mais si tous ses sens restent en fonction, n’y aurait-il parmi eux un prédicat principal ? Il apparaît que la vue soit le sens majeur développé dans sa poésie, le plus aiguisé, le plus affûté. Arthur Rimbaud est avant tout un visuel. « Il faut ici relire ses Poètes de sept ans, véritable film rétrospective auquel ne manquent ni les saveurs ni les odeurs » écrit J-L Steinmetz. Olivier Bivort dans « Le modèle pictural dans quelques poèmes des Illuminations » (colloque de Cerisy-la-Salle, 15-22 juillet 1989), dit : « Deux des indices majeurs de l’œuvre légitiment en effet une approche picturale, l’importance de la vue et de la couleur, et leur association ». Et de citer Marine et Antique référents de l’art pictural, le tableau, la peinture, puis des mots dessins dans Les Ponts, gravures dans Après le déluge, image dans Nocturne vulgaire soit autant de notes en relation avec la vue. Mais on pourrait citer Le Dormeur du val, véritable moyen photographique avec des plans larges pour situer le contexte naturel et le plan décrivant le soldat gisant et l’éclat final des deux trous rouges à son flanc. Ou encore ne prend-t-il pas une gravure coloriée pour évoquer avec dérision la petitesse de la bataille (et la victoire) de Sarrebruck. Enfin Larme ne nous donne -t-il pas comme un tableau de Holbein le Jeune, une description du jeune Arthur Rimbaud ? « Les blancs débarquent » dans Une saison en enfer peut faire naître en nous une image comme la conquête du Nouveau Monde illustré dans le film « Christophe Colomb » et par la suite tout le colonialisme. Lexique, discours pictural et journalistique, que l’on retrouve dans les Illuminations comme le développe Olivier Bivort, dans son article ci-dessus référencé.

Le tableau 3 met en exergue des notations colorées que l’on découvre au fil de la lecture de l’œuvre et le tableau 4, le lexique voisin des couleurs en référence à ces notations colorées.

expressions colorées tab 3

lexique notations colorées tab 4

Ces deux tableaux valent pour exemple et complètent le tableau 1 et 2. C’est bien entendu pour prouver l’argument que le prédicat visuel est le plus significatif chez Rimbaud et que s’y relie ses comportements communicatifs. Il n’en reste pas moins que les aspects sonores, prédicat auditif et que le toucher, prédicat kinesthésique sont également révélés dans la lecture du corpus mais cependant ces prédicats sont secondaires.

Pour les illustrer, voici quelques motifs sonores relevés : « claire voix, timbre matinal, l’oiseau filait une andante, aux sons d’un vieux noël, orgues noirs, le boulanger chante, meurent les cavatines, les hallalis, le chant de la nature, la valse des fifres, le chant des trombones, agitant nos clairons, ses tambours, j’écoutais l’horloge, un doux frou-frou, des barcarolles tristes, les strideurs du clairon, chante des Marseillaises, aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux, écouter bourdonner les fleurs, bonne voix d’anges, des chansons spirituelles, kiosque, gardons notre silence, je devins un opéra fabuleux, les chacals piaulent, un musicien même, le bruit neuf, la fanfare tournant, des airs populaires, des corporations de chanteurs géants, sort la musique inconnue, les bandes de musique rare, la cascade sonne, la voix féminine, les sauts d’harmonie inouïes, les voix instructives, aux ritournelles, des scènes lyriques accompagnées de flûte et de tambour, le chant clair des malheureux ». La musique semble conséquente chez Rimbaud, il écrit à Verlaine son intérêt pour les pièces musicales, les ariettes de Favart et ils partageront sur ce sujet. On lit aussi Chanson de la plus haute tour. La musique peut-être à elle seule un vrai sujet et Cabaner qui initiera Rimbaud au piano, peut noter que son élève à sa suite de la vision de chaque note de la gamme, écrira Voyelles, un poème plein de synesthésie.

Et pour ne pas demeurer en reste avec le toucher, sont relevés : « doux geste du réveil, ta poitrine sur ma poitrine, tire par la cravate, enlacent leurs bris grêles, elle tourne d’un mouvement vif, la main gantée, sentant les soleils, leur en-marche, et je danse ». Quant au goût et à l’odorat, c’est un thème dans le quel Rimbaud aime se mettre en scène : boire manger, sentir, savourer, parfums, sève… (Réparties de Nina, Roman, A la musique, Le forgeron, Au cabaret vert, Les chercheuses de poux, etc…)

A propos des gestes, le plus significatif qui nous soit parvenu est celui dont Alfred Bardey témoigne quant à ces « petits gestes coupants, de la main droite et à contre-temps » dont Arthur Rimbaud accompagnait ses courtes explications. Mais aussi ses grognements de sanglier, son toussotement bref, comme un gloussement comme le rapporte Delahaye ou Izambard qui ont noté aussi par ailleurs qu’Arthur Rimbaud était un être sensible et émotif.

Et enfin pour le regard d’Arthur, il faut lire Mathilde Mauté de Fleurville qui rappelle que c’était « un grand et solide garçon à la figure rougeaude, un paysan. Il avait un aspect d’un jeune potache ayant grandi trop vite, car son pantalon écourté laissait voir des chaussettes de coton bleu tricotées par les soins maternels. Les cheveux hirsutes, une cravate en corde, une mise négligée. Les yeux étaient bleus, assez beaux, mais ils avaient une expression sournoise que, dans notre indulgence, nous prîmes pour de la timidité ». Dépité Mathilde rendait là a posteriori un coup à son concurrent sexuel. Et Delahaye qui connaissait bien Arthur, a  bien noté « un tout petit éclair passant dans ses yeux » réprobateurs quand son ami, curieux de savoir, en 1879, ce qu’il advient de la littérature et lui répond avec un rire sardonique : « Je ne pense plus à ça ». Fermer le ban !

Une symphonie de couleurs

Victor Hugo, dont Arthur est le lecteur, réduit l’infinité des nuances à un très petit nombre de couleurs bien tranchées. C’est pour cela que le poète emploie si souvent dans ses comparaisons les métaux, les pierres précieuses, les perles. Le blanc devient argent, le jaune l’or, le vert est appelé émeraude, le bleu, turquoise ou saphir, le rouge rubis… Ainsi, il écrit :« Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr / Avec des ailes d’or, de pourpre et de saphir, / Nous fait courir et nous devance ; / Mais adieu l’aile d’or, pourpre, émail, vermillon, / Quand l’enfant a saisi le frêle papillon, / Quand l’homme a pris son espérance ! ».  [« Oh ! pourquoi te cacher ? » in « Les feuilles d’automne »].

Pour rechercher ce qui peut caractériser un poète, ne faut-il pas regarder le projet qui sous-tend son œuvre ? Rimbaud utilise-t-il la couleur pour embellir ?

Dans son étude sur « L’adjectif chez Rimbaud » Joëlle Gardes Tamine note « Les adjectifs de couleur subissent l’évolution inverse des adjectifs dérivés et relationnels : leur nombre diminue jusqu’aux Illuminations. En regard du tableau 2 concernant le décompte, dans le corpus 1870-1871 on a 65% de couleurs, puis 18% pour les poésies de 1872 additionnées des contenus des albums et Stupra, moins de 4% pour Une Saison en enfer et 14% pour les Illuminations, à mettre en rapport avec la quantité d’œuvres 33% pour le premier corpus, 32% pour le second, moins de 6% pour le troisième, 29% pour le dernier. Le constat de cette raréfaction est identique dans notre étude statistique. Et d’ajouter « Là encore Rimbaud s’éloigne de la langue poétique du temps : il suffit de songer à la profusion des adjectifs de couleur chez les Parnassiens. Sa remarque semble réaliste alors qu’on n’ignore pas que Rimbaud s’attaque à « la vieillerie poétique ». Peut-être que la recherche d’une nouvelle langue lui fait se débarrasser de certains outils moins ampoulés, pour une langue plus naturelle.

Reste que Suzanne Bernard dans la Palette de Rimbaud tout en s’en détachant relie Rimbaud à l’impressionnisme, mouvement pictural annoncé en 1874 alors qu’il abandonne la littérature. Certes, elle constate qu’il fait usage de ton pur très souvent et appelle peu de nuances, ce qui est aussi réel. L’addition des couleurs pures fournit une quantité de 400 usages et 204 occurrences, sachant que l’or et ses dérivés à lui seul représente une quantité d’usage de 54 (tableau 2). Alors, ne pourrait-on pas le rapprocher de la leçon du Talisman, l’Aven au bois d’amour (huile sur bois 27 cm de haut pour 21 cm de large, Musée d’Orsay) dans laquelle Paul Gauguin aurait dit à Paul Sérusier « Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? mettez du vermillon » pour privilégier la sensation visuelle et le rendu illusionniste de la nature.

Par ailleurs, depuis bien longtemps les poètes font usage de coloris pour parler aux sens ainsi Michel Brouillard recense-t-il Les couleurs dans la poésie latine au premier siècle avant J.- C. comme ornement utile et indispensable. Il tire des conclusions sur la signification de l’usage de chacune des couleurs principales et ainsi pour lui « La couleur jaune occupe une place fondamentale dans la palette (lui aussi) des couleurs, tant par la présence d’un vocabulaire très étendu que par un grand nombre d’occurrences. Mais il faut souligner que parmi ces occurrences, quel que soit le poète (Lucrèce, Catulle, Horace, Virgile, Tibulle, Properce et Ovide), la part relative de l’ »or » est considérable. Il y a là comme une sorte de déséquilibre au détriment des autres termes, moins nobles ». Cette observation se retrouve dans la poésie de Rimbaud avec 24 fois la couleur jaune mais 45 fois la couleur « or » sans compter ses 4 occurrences présentes 9 fois. Dans la poésie de Rimbaud, la couleur jaune et or constituent la présence la plus importante, 97 fois soit presque autant de fois que la couleur noire 104 fois avec ses occurrences.

Mais c’est par la technicité que Joëlle Gardes Tamine prend le sujet : « Le style, c’est la grammaire ». Les adjectifs de couleur servent une caractéristique précise et sont souvent descriptifs. La position de ce type d’adjectif paraît plus souvent suivre le substantif, soit SA (substantif + adjectif). Cependant l’adjectif conserve sa valeur concrète par exemple « de noirs filons » dans Ce qu’on dit au poète à propos des fleurs, mais une valeur impressive peut apparaître par exemple » les bleus dégoûts » (AS). Cette valeur impressive donne un sens appréciatif (ou dépréciatif). Le jugement semble l’emporter alors, d’ailleurs Arthur, caricatural, recourt à la dérision comme par exemple « Un noir grotesque » ridiculise la religion à travers le curé (Les premières communions). Mais aussi,  Rimbaud a corrigé dans A la musique sa composition initiale remise à Izambard Sous les verts marronniers par Sous les marronniers verts dans la version remise à Paul Demeny en octobre 1870. L’adjectif de couleur antéposé a tendance à perdre en caractéristique ce qu’il gagnera en valeur impressive. C’est probablement cette démonstration impressive qui a fait valoir le côté impressionniste, à Suzanne Bernard. Les adjectifs de couleur dans les illuminations présentent une construction SA sauf pour le cas « les violettes frondaisons » et donne une confirmation à davantage de naturel. Enfin, Joëlle Gardes Tamine s’interroge sur la position de l’adjectif dans la métrique, à la césure : « Un bourgeois à boutons / clairs, bedaine flamande » dans A la musique ou encore dans les rejets internes, externes, les enjambements par exemple « Le soir ?… nous reprendrons la route / Blanche qui court » dans Les Réparties de Nina comme à la clausule ou en fin de vers où l’adjectif sert la rime « heures bleues …/…fleurs feues » dans Est-elle almée ? La situation AS sert aussi la rime ainsi dans Bal des pendus, on lit « d’un rouge d’enfer » qui rime avec « un orgue de fer ». C’est diverses situations sont fréquentes dans l’usage des couleurs pures par Rimbaud. Dans sa communication, elle rappelle qu’André Guyaux signale une poétique du glissement à laquelle contribuent un jeu de sonorités comme par exemple « le col gras et gris » de Vénus Anadyomène, « route rouge » dans Enfance II, ou bien « lèvres vertes », « parfums pourpres » dans Métropolitain qui favorise une mise en relief. Des groupes nominaux accumulés présente des antithèses dont un exemple du noir et du blanc dans les étrennes des orphelins, « Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs » ou encore de croisements de termes dans Les Chercheuses de poux, « Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes, / implore l’essaim blanc des rêves indistincts ». Et de conclure : « Ce n’est donc pas dans l’écart, dans la violation, que se créée la nouvelle langue poétique, mais dans l’utilisation optimale des possibilités linguistiques et c’est dans le passage des unités grammaticales au texte que se construit le style ».

Quant à la signification d’ordre physique, les divers coloris empruntent également une voie morale, cela est significatif pour le noir et le rouge par exemple la boue noire et rouge que l’on retrouve au long d’Une Saison en enfer ou des Illuminations. Bien sûr le noir remplit sa fonction de mélancolie, de tristesse, d’obscurité, de deuil, de misère et décrit les personnages, le regard, leurs yeux, les cheveux, les poils pubiens, leurs vêtements et donne le ton pour la valeur morale exprimée par la boue noire, les rues noires, le ciel noir ou encore présente les idées politiques avec les drapeaux noirs de la Commune. Chez Rimbaud le blanc recouvre des thèmes de pureté, de virginité, symbolise des aspects religieux (Marie, anges, agneau Pascal, Jésus) mais décrit la race humaine blanche à travers un vocabulaire réaliste comme la peau, les membres, les mains, les cheveux, le front, les dents, l’œil, les fesses mais encore les objets, les habits et devient lyrique quand il s’agit des cieux, du couchant, du soleil. Le bleu fortement présent sert beaucoup pour la césure, à la rime, lors de rejets. Il décrit des atmosphères selon les temps de la journée, l’eau (flots, fleuves…), les objets, les animaux, les personnes ; Rimbaud marie cette couleur avec le jaune et le rouge. Bien sûr la nuit, les soirs sont bleus (Sensation), les herbes sont bleues d’ailleurs comme les juments, le jeu d’ombre et de lumière y est pour quelque chose (des choses vues). Cette couleur est plutôt gaie chez le poète et lui rappelle de bon moment. Bien sûr que le vert symbolise la nature et l’évasion d’Arthur dans les paysages traversés lors de ses promenades autour de Charleville et de ses fugues dans la première partie de sa création et plus tard lorsqu’il rappelle dans sa poésie l’auberge verte qui ne lui semble plus ouverte. Le rouge allie le réalisme à travers un lexique décrivant l’humain, la colère, le rouge des canonnades, la mort donnée, le rouge instituant la souffrance, la honte, les valeurs morales. La couleur jaune exprime souvent l’état de santé physique et ainsi son signifiant moral par le biais des métaphores en lien.

Bien entendu, Rimbaud recourt à l’usage des pierres précieuses tout comme à l’or et l’argent pour diversifier ses coloris mais sans un abus excessif. L’usage de couleurs pures semblent en rapport avec son tempérament tranchant et réaliste.